samedi 14 juin 2008

Entretien Arno Klarsfeld


Propos recueillis par David Reinharc


On connaissait déjà Arno Klarsfeld brillant avocat lors des procès Touvier et Papon.
On fut témoins , aussi, de ses prises de position forcément médiatiques, néanmoins toujours courageuses.
Et puis, aujourd’hui, imprévisible, joignant le geste à la parole, il endosse le treillis militaire et s’engage dans l’armée israélienne.
A l’occasion de la sortie Israël Transit, un livre d’entretiens où il raconte ce qu’il a vu et vécu, nous voulions savoir, de ses convictions et de sa vie, deux ou trois choses de plus. Parce qu’une entrevue avec Maître Klarsfeld est, à coup sûr, une rencontre singuliere.


David Reinharc : Y aura t-il pour Arno Klarsfeld un « avant » et un « après » l’expérience dans l’armée israélienne ?


Arno Klarsfeld : Certainement. Chaque expérience vous change et celle ci fut marquante.
Oui, j’en sors serein, plus en accord avec moi même et avec ce que je pense.


D.R. : Comment expliquez-vous que l’armée la plus morale soit aussi la plus vilipendée ?


A.K. : Oh, elle n’est pas toujours morale. Dans l’unité prés de la mienne, de l’autre côté de Bethléem, il y avait deux soldats qui étaient interrogés pour avoir commis des sévices sur des Palestiniens. A Hébron, des soldats ont jeté deux Palestiniens d’une jeep en marche.
Il ne faut pas le dissimuler parce que dans toutes les armées du monde, il y a des brutes et des salauds.
Bien sûr, les souffrances des Palestiniens sont plus que regrettables. Mais il faut comparer cette situation à d’autres situations de guerre et là, Israël se comporte bien mieux que les autres pays.
Quand on est sur place, c’est vrai que les soldats font face aux civils et que ces derniers font la queue. Mais sinon, on aurait des attentats.
En 1967, Moshé Dayan a ouvert Jérusalem Est et Jérusalem Ouest. Ni barrières ni checkpoint parce qu’alors il n’y avait pas d’attentats et pas encore la propagande de haine de l’OLP.
Et force est de constater que les attentats suicides ont commencé après qu’il y ait eu cette propagande antisémite très violente dans les Territoires.
Qu’on le veuille ou non, ce qu’on apprend dans l’enfance vous marque à jamais et il est impossible de s’en défaire. C’est le cas de cette propagande.
En Israël, évidemment, on assiste parfois à des dérives mais qui provoquent immédiatement des protestations. De toutes les manières, rien de comparable avec ce qu’on entend dans les mosquées ou à la télévision palestinienne.
La conscience collective européenne est plus habitué à voir les Juifs en victimes que dressés en armée pour se défendre…


D.R. Vous écrivez que « la démocratisation du monde arabe est une absolue nécessité » .
Rejoignez-vous les engagements des néoconservateurs qui, à l’inverse des partisans du « choc des civilisations », veulent l’émergence de démocraties capables d’intégrer la Civilisation ?


A.K. : Les néoconservateurs ont compris que la stratégie qui consiste à contenir les dictatures est obsolète. Ils ont compris aussi que les terroristes pouvaient frapper sur le territoire américain et que, par conséquent, il valait mieux porter la guerre ailleurs.
Là où se trouvent les dictateurs les plus dangereux, en Irak et au Moyen-Orient.
Ils se seraient sans doute abstenus s’il n’y avait pas eu le 11 septembre.
Et depuis la guerre d’Irak, il n’y a pas eu un seul attentat sur le sol américain. Alors que tous les terroristes, là-bas, ne rêvent que d’une chose : frapper les Etats-Unis.
C’est donc d’abord une bonne stratégie de défense nationale et c’est aussi le devoir d’un Etat de protéger ses citoyens.
Ensuite, dans les dictatures, la plupart des gens sont pauvres et seule une minorité est riche. Ceux là doivent attiser la haine et trouver des boucs émissaires. Si on ne contient pas les dictatures, si on attaque pas, elles gagnent du terrain. Il est devenu nécessaire d’aller sur place.
Et même s’il s’agit d’une conséquence de la guerre plus que sa véritable cause, les Irakiens sont et seront plus heureux dans un régime démocratique.


D.R. : Faudrait-il selon vous que les Américains attaquent maintenant l’Iran ?


A.K. : Je ne crois pas que l’Amérique laissera l’Iran disposer de l’arme atomique.
Je rappelle qu’il suffit d’une bombe atomique pour en finir avec Israël.
Et les Iraniens ont prévenu : avec une bombe, on anéantit Israël tandis que pour nous, quelques bombes touchent très peu le monde islamique.
Peu leur importe la vie de leurs concitoyens…


D.R. : Mère allemande et luthérienne, père français et Juif : vous incarnez un peu l’entente franco-allemande.
Quel est votre sentiment par rapport à l’Europe telle qu’elle tente difficilement d’exister ?


A.K. : Je pense que les Français ont écouté la voix des démagogues. Et ce sont les ennemis d’Israël et du peuple juif qui se réjouissent : l’extrême droite et l’extrême gauche.
Le vote du « non » est une très mauvaise chose.
L’extrême droite est antisémite et anti-israélienne comme l’extrême gauche qui connaît un fort sentiment antijuif. On les a vu défiler avec des portraits à la gloire de Saddam Hussein et des pancartes : « Bush/Sharon : assassins ».
Le Pen au deuxième tour des présidentielles, un tiers des Français se déclarant pour la victoire de Saddam Hussein, « non » à l’Europe : pas de quoi se réjouir !


D.R. : Comment conciliez vous votre credo européen, votre amour d’Israël et votre estime pour l’Amérique ?


A.K. : Je me sens européen parce que je me sens un peu partout chez moi en Europe. Israélien, parce que j’ai fait l’armée, je parle la langue et que là-bas, je m’y sens chez moi.
Américain, car j’ai fait mes études en Amérique.
Donc, oui, pour l’instant je concilie les trois avec un attachement à la liberté et à l’individualité.
Ces valeurs sont portés fortement par Israël, l’Amérique et l’Europe.


D.R. :Seriez-vous favorable à l’entrée d’Israël dans l’Europe ?


A.K. : Je pense qu’Israël va s’entendre avec le monde arabe.
Le Moyen Orient doit laisser la personnalité du peuple israélien s’exprimer sans vouloir le submerger ou l’anéantir.
Israël a plus sa place dans une confédération moyen orientale qu’en Europe, où l’Etat hébreu serait plus en position défensive.


D.R. : Que pensez-vous du projet du désengagement de Gaza?
Ne craignez vous pas que ce territoire devienne une base pour les terroristes ?


A.K. : Les Israéliens ne peuvent pas tenir là-bas. Les « colons » y détiennent un tiers du territoire tandis qu’1.3 millions de Palestiniens vivent dans des camps de réfugiés.
Je pense qu’il vaut mieux se désengager de Gaza. De toutes les façons, on sera obligé de revenir aux frontières de 67.


D.R. : Il s’agit d’un déplacement de population juive.
Si des Arabes avaient été déplacés, j’imagine que le monde entier aurait crié au scandale…


A.K. : Oui, mais on peut dire aussi qu’il y a eu 650 000 « déplacés » du côté arabe qui ne peuvent pas revenir chez eux tandis que des Noirs et des Russes, pas nécessairement Juifs, y habitent !
Mais aussi 900 000 Juifs ont dû quitter les pays arabes après l’Indépendance…
De toutes les manières, Israël est obligé de quitter Gaza pour avoir la paix !


D.R. : Les Palestiniens réclamant un pays sans Juifs, ça commence mal, non ?


A.K. : C’est vrai que j’ai souvent demandé pourquoi il ne pourrait y avoir 400 Juifs habitant à Hébron. En quoi ça les dérange ?
Bon, ça les dérange. Et je pense qu’il y a des avantages à se retirer de Gaza.
Les Israéliens doivent rester fermes sur certaines positions comme les frontières d’armistice de 1949 ou Jérusalem.


D.R. : Les Palestiniens veulent trois états : le futur état palestinien, Israël avec la revendication du droit au retour et la Jordanie où ils sont majoritaires.
Quitte à choisir, l’ « option jordanienne » vous semble t-elle réalisable ?


A .K. : Ce n’est pas possible car d’abord, c’est trop tard, d’un point de vue gouvernemental.
Et puis, les Jordaniens étaient là aussi, ils sont dirigés par un Hachémite et on ne peut pas revenir sur les frontières d’un Etat.


D.R. : Un de vos amis vous demande quel besoin avez-vous de « faire l’idiot sur la Ligne verte » ?
Vous êtes fier de vos parents, est-ce pour vous une façon d’agir pour qu’ils soient fiers de vous ?


A.K. : Bien sûr, je suis heureux qu’ils soient fiers de moi.
Mais si j’ai fait cette expérience, c’est d’abord pour moi. Je ne pense pas que c’est grâce à elle qu’ils sont fiers de moi…


D.R. : Vous portez le prénom d’un homme déporté à Auschwitz.
Votre combat pour Israël est-il une façon d’aider votre père à fermer une parenthèse pour, dans la mesure du possible, préserver les générations à venir ?


A.K. : Oui, le père de Serge fut déporté à Auschwitz. Quand il est arrivé là-bas, un kappo l’a frappé et il a assommé ce kappo. Ca a du jouer pour moi, de manière inconsciente…
Il y a sans doute le poids de ce grand-père.
Le poids ou le piquant pour faire avancer un paresseux comme moi…


D.R. : Quels sont vos projets ?
Pour nos lectrices, peut-on savoir si vous envisagez de vous marier… ?


A.K. : Pas pour l’instant.
Je vais aider Serge pour différentes choses et je dois partir aux Etats-Unis. Peut-être dans une université américaine.


D.R. : Un projet d’installation en Israël ?


A.K. : Je pourrais sans problème vivre à Jérusalem.



Entretien paru dans Israël Magazine N°55






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