dimanche 8 juin 2008

Entretien Elie Wiesel

Propos recueillis par David Reinharc.


Elie Wiesel, prix Nobel de la paix, s’exprime sur la guerre, d’hier à aujourd’hui, ses nouvelles facettes, des dangers de l’apprentissage de la haine, de la nécessaire éducation et compréhension de l’Autre ; autant d’appels ou de cris qui font toujours de lui un porte-voix de la tolérance.

On n’a pas le droit de se soumettre à la terreur

David Reinharc : Vous continuez, dans vos prières, à déclarer « l’an prochain à Jérusalem », et plus rien ne vous empêche de vivre en Israël ; pourtant, vous résidez à New-York, et seulement deux de vos livres traitent de la problématique israélienne ; vous définissez-vous comme sioniste ?

Elie Wiesel : Bien sûr, dans la mesure où je crois que Sion, donc Jérusalem, doit rester le centre de mes préoccupations, et l’espoir de mon espoir.

D.R. : L’un de vos personnages affirme que la tragédie du peuple juif vient de ce qu’il n’a jamais su haïr ; comment devraient réagir, aujourd’hui, les israéliens, face à la haine que leur vouent les palestiniens ?

E.W. : Certainement pas par la haine ! L’Aube, que vous citez, est un roman, et non un document historique. Le personnage, auquel je ne m’identifie pas, devait à un moment haïr, mais il n’a pas pu ; je ne peux me résoudre à la haine.

D. R. : En tant que prix Nobel de la paix, pourriez-vous jouer le rôle d’intermédiaire pour convaincre les pays arabes d’entamer un processus de paix ?

E. W. : Si je pouvais, je le ferais ! Mais on ne me l’a pas demandé. Pour les musulmans et arabes extrémistes qui me connaissent, qui savent mon engagement, je suis trop israélien à leur goût, alors qu’à mon avis je ne le suis pas assez ! On n’est jamais assez proche de son peuple, pour un juif comme moi, avec mon passé, mon background et mes expériences.

D.R. : Au travers de la virulence d’un anti-sionisme qui est la nouvelle forme de l’antisémitisme, qui s’est exprimé notamment à Durban, et le comparatisme entre victimes palestiniennes et victimes juives de la Shoah, n’y a-t-il pas un appel plus ou moins explicite, à un nouvel Holocauste ?

E.W. : Le terme Holocauste est bien pauvre pour exprimer et définir une telle détresse, un tel souvenir, une telle tragédie ; je pense qu’il est un événement unique dans l’Histoire, et qu’il ne se répétera pas ; l’ennemi du peuple juif, l’ennemi d’Israël, est toujours le même ; essayera t-il de tuer davantage de Juifs ? Oui ; essayera t-il de détruire Israël ? Bien sûr qu’il va essayer, mais je ne pense pas qu’il va réussir. La conférence de Durban était une honte. Je l’avais dit à l’époque, alors que j’étais membre d’un petit groupe, appelé « personnalités éminentes », qui devait donner son patronage moral. J’ai démissionné dès je me suis aperçu de la direction que la conférence allait prendre. L’antisémitisme est là, malheureusement, je le sais ; l’anti-sionisme essaie aujourd’hui de masquer l’antisémitisme le plus virulent, mais je ne pense pas que l’on peut conclure à la possibilité d’une nouvelle tragédie.

D. R. : De quels moyens dispose t-on pour lutter contre de telles déviances ?

E. W. : Je suis enseignant, je crois à l’éducation. Je pense qu’elle est l’élément majeur, la composante principale, des réponses aux questions qui se posent à l’être humain aujourd’hui, et aux Juifs dans le monde.

D. R. : Vous aviez déclaré dans un entretien, évoquant Marx, que ce qu’il avait écrit sur les Juifs, même Goebbels ne l’avait pas osé ; mettez-vous sur le même plan l’antisémitisme d’extrême gauche et celui d’extrême droite ?

E. W. : Je suis contre les analogies mais ce que font les antisémites de gauche est assez déroutant. Que des fanatiques religieux aient prétendu par le passé, et prétendent encore, que nous contrôlons le monde, que nous maîtrisons l’humanité, c’est leur affaire ; mais parmi les intellectuels de gauche, parmi des gens pourtant intelligents ! Comment peuvent-ils reprendre à leur compte ces assertions, que nous sommes là pour dominer un peuple, ressemblant aux nazis ! Si on entend çà de tous côtés, cela fait plus mal venant de l’extrême gauche dite intellectuelle.

D. R. : La situation nationale pousse un certain nombre de juifs vers le départ pour Israël ; est-ce, selon vous, légitime ?

E. W. : Ce n’est pas mon rôle de répondre à cette question, et, en tant que juif de la diaspora, je n’ai pas le droit de dire aux gens de partir ou de ne pas partir ; mais la France ne fait pas exception, c’est toute l’Europe qui est concernée.

D. R. : Y aurait-t-il, aujourd’hui, une Europe munichoise, dans laquelle les juifs pourraient craindre un retour à la « dhimmitude », face à des Etats-Unis indéfectibles alliés d’Israël et des Juifs ?

E. W. : Il ne faut peut-être pas aller si loin ; l’Amérique est un allié d’Israël, pour lequel elle éprouve de l’amitié, comme il y a en France et en Europe des gens proches de l’Etat hébreu, qui comprennent sa tragédie, sa tristesse et sa peur. C’est pour cela qu’il ne faut pas généraliser.

D. R. : Les juifs américains doivent-ils craindre une montée de l’antisémitisme ?

E. W. : Il y a des antisémites aux Etats-Unis, et même de plus en plus, mais pas d’antisémitisme, dans tous les cas pas à l’échelle européenne.

D. R. : Au moment des célébrations de la fin du nazisme, l’Allemagne de Schröder vous semble t-elle à la hauteur de l’Evénement ? Lui accorderiez-vous votre pardon ?

E. W. : Personne ne me l’a demandé ! Dans tous les cas, au nom de qui y serais-je autorisé ? A ces questions lors de mes discours au parlement allemand, je répondais que je ne pouvais le faire, et qu’il n’y a que les morts qui peuvent accorder le pardon.
J’avais, à la première session du parlement, demandé à son président « pourquoi vous ne solliciteriez pas le pardon du peuple juif ? », ce qui n’avais jamais été fait ; quatre jours plus tard, il se rendait à la knesset, pour demander pardon, au nom du peuple allemand.
Mais les fils des tueurs ne sont pas des tueurs, les enfants des monstres ne sont pas des monstres, ce sont des enfants.

D. R. : Et le silence de l’Eglise, représenté par Pie XII, pendant la guerre, et son attitude depuis ?

E. W. : Pie XII ne fut pas le pape le plus sympathique, ni le plus humain de l’histoire chrétienne. Son silence le culpabilise. Jean XXIII était un grand pape, comme le sera sûrement Jean-Paul II, grâce à son rapprochement avec les juifs et le judaïsme.

D. R. : Que penser de la décision du nouveau gouvernement espagnole de retirer ses troupes d’Irak, survenant après les attentats du 11 mars, et qui pourrait faire penser à une démission face à la terreur ?

E. W. : S’il l’a fait dans cette perspective, c’est une erreur, une erreur très grave. On ne se soumet jamais à la terreur, d’autant moins en tant qu’homme politique, de ceux qui pratiquent une politique d’assassinat, et qui en font un chantage.

Entretien publié dans Israël Magazine N°44

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