lundi 30 juin 2008

Entretien Eric Marty


ÉRIC MARTY : «BADIOU EST PROCHE DE L’EXTRÊME DROITE DES ANNÉES 1930»

Propos recueillis par David Reinharc


Éric Marty est professeur de littérature contemporaine à l’université Paris-VII-Denis-Diderot. Écrivain, essayiste, il est l’auteur d’ Une querelle avec Alain Badiou, philosophe (Gallimard). Le texte reprend sa critique, publiée dans Les Temps modernes, de l’opuscule Portées du mot « juif » de Badiou, et la controverse qui s’ensuivit. Pour Tribune Juive, il réfléchit, à nouveau, sur le rapport trouble qu’entretient le philosophe Alain Badiou, emblématique de la pensée radicale, avec le nom « juif ».
Propos recueillis par David Reinharc

ImageTribune Juive : Qu’est-ce qui dans l’oeuvre d’un philosophe comme Alain Badiou entre en résonance avec la rumeur du monde ?
Éric Marty : En Europe, l’existence d’Israël n’avait jamais été remise en cause de manière aussi massive par l’opinion. Depuis la seconde Intifada, une mythologie d’Israël le présentant comme État sanguinaire, meurtrier, génocidaire, est reprise par un philosophe comme Alain Badiou. L’année 2000 marque une cassure dans le champ culturel français et dans l’opinion publique par rapport à Israël. Badiou donne forme philosophique au discours sur l’illégitimité de l’existence d’un État juif. Le désarroi de la pensée d’extrême gauche aidant – l’idée de Révolution mondiale, d’un Grand Soir n’est plus d’actualité –, dès lors que surgit une radicalité, elle suscite le secret espoir qu’un nouveau discours surgira.

TJ : Pourquoi ce discours se cristallise-t-il sur Israël ?
É. M. : Il y a un phénomène d’épuisement de l’investissement révolutionnaire, après les expériences successives d’échecs monstrueux (Asie, Afrique, Amérique du Sud). Pour le coup, le Moyen-Orient peut être l’objet d’un investissement sans limites.

TJ : Votre explication est conjoncturelle mais, en filigrane, n’y a-t-il pas l’idée eschatologique qu’un monde sans Israël serait le paradis sur Terre ?
É. M. : Absolument. Israël bloque l’eschatologie totale car il maintient l’idée d’un peuple originaire qui aurait un rapport spécifique au Bien, au monothéisme, à l’Un, et qui interdit à la totalité de s’unifier dans le Même, la grande obsession de Badiou, sa philosophie de l’égalité absolue. Le peuple juif se met en travers car le judaïsme, c’est l’altérité originaire qui interdit une fusion absolue. Les Juifs maintiennent par leur altérité une impossibilité à l’unification absolue de l’humanité.

TJ : Un rêve de Parousie, de Second Avènement, qui ne se réalisera qu’à condition de lever l’obstacle juif ?
É. M. : Oui. Badiou réintroduit dans un néo-marxisme illuminé une métaphysique de l’homme aliéné, du sujet divisé qui sortira de sa condition grâce à une sorte de Parousie visant à l’unification de l’humanité : enfin, adviendrait l’être rationnel, l’être réconcilié avec soi.

TJ : L’humour juif qui s’oppose à Badiou ?
É. M. : À travers le fantasme de mathématisation totale de sa pensée, il y a le projet unificateur, totalitaire, de débarrasser le sujet de toute fissure, de toute faille. Or, dans le judaïsme, la faille est constitutive du sujet comme ouverture à l’autre.

TJ : Vous qualifiez Alain Badiou de« philosophe scélérat ». Dans son dernier livre, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, c’est les rats, justement, dont sont baptisés les supporters de Sarkozy. Cela vous rappelle-t-il la rhétorique de la gauche antisémite ?
É. M. : Son livre sur Sarkozy est un dérapage absolu. Je compare Badiou à Maurras dans la mesure où certains maîtres fondent leur autorité auprès de leurs disciples non sur un lien existentiel à la vérité, mais sur leur endurance propre à être les porteurs du mensonge (Maurras et l’affaire Dreyfus, Badiou et la Révolution culturelle maoïste). On retrouve la rhétorique d’extrême droite chez Badiou : sur la stigmatisation du nom, sur le rat, sur la sexualité de Sarkozy, etc. Il y a un discours antidémocratique très violent qui pose l’équation démocratie = corruption. C’est, à proprement parler, le discours de l’extrême droite des années 1930.

TJ : Le chemin qui mène à la Révolution est obstrué par l’obstacle juif. Au Juif on substitue la figure christique du Palestinien...
É. M. : Et aussi celle du pauvre : il faudrait que le monde entier ne soit empli que de pauvres. C’est une vision très chrétienne : si sur Terre il n’y avait que des pauvres, il n’y aurait pas de corruption, il y aurait la vertu absolue.

TJ : Derrière la condamnation d’Israël ne se joue-t-il pas une vieille querelle théologique : l’amour juif de la Loi contre la loi d’amour de saint Paul ?
É. M. : Saint Paul est un Juif décadent pour qui la lettre est morte. Sur le chemin de Damas, d’un coup, le rapport à la Loi n’a plus de sens. Les années 1970 sont allées dans le sens juif, dans le rapport à la lettre, à la Loi, à « l’empire des signes » (Barthes) : la lettre et le signe ont un sens. Pour Barthes, Derrida et Lacan, la lettre nous débarrassait de la psychologie chrétienne, du sentimentalisme et de la psychologie petite-bourgeoise, de la doxa où la lettre était effacée derrière des tonnes de bons sentiments, ce qui empêchait d’avoir un rapport vivant à la pensée. Badiou est un antimoderne complet puisque, par dessus la lettre, il veut remettre les bons sentiments.

TJ : Si la pensée de Badiou est étrangère à la dimension du langage, alors ne reste plus que la violence ?
É. M. : Les mots pour Badiou sont des ennemis profonds : le mot « juif » par exemple. Il faudrait un grand concept qui réunirait tous les mots en un seul, un mot d’une grande violence et intensité, comme « égalité ». Tandis que le judaïsme est lecture infinie de génération en génération, pour Badiou, toute émancipation relève de « l’antihumanisme du même ».
Propos recueillis par D. R.


Tribune Juive N°36

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