vendredi 13 juin 2008

Entretien Francis Lalanne

Francis Lalanne a sorti : "Skizogrammes" (Bibliophane. Daniel Radford),
dans la collection "Trace"
dirigée par David Reinharc



Propos recueillis par David Reinharc


Nous étions tous présents à la cérémonie de Yom Hatsmaout à la Synagogue de la Victoire. La synagogue, parée pour l’occasion d’habits de lumière aux couleurs d’Israël, a accueilli des personnalités du monde juif accompagnés notamment par Francis Lalanne qui a chanté des mélodies israéliennes.
Occasion rêvée pour rencontrer ce saltimbanque studieux, artiste aux multiple facettes qu’on doit ranger aux côtés des plus grands.
Car Francis Lalanne, n’est pas seulement une bête de scène, c’est aussi et d’abord un poète qui ne prend pas des airs importants mais ose dire, sans cynisme aucun, ce qu’il pense être juste.
Qu’on soit surpris ou non par ses cheveux longs, sa chemise blanche échancrée, son côté corsaire, force est de constater qu’ il reste lui même, c’est à dire un rêveur génial dans un monde complexe qu’à sa manière, il nous aide à décoder.


David Reinharc : Chanteur, auteur-compositeur, comédien, producteur de films, clown et jongleur, souffleur de verre, directeur de collection, poète, écrivain, chef d’entreprise et citoyen engagé : comment dois-je vous présenter, Francis Lalanne ?


Francis Lalanne : Poète. Dans la mesure où j’agis dans le sens de mon imagination. Poète, c’est à dire à la fois celui qui agit et celui qui crée. La poésie, c’est la créaction. Cela résume ma vie : je créagis.


D.R. : Seriez-vous « créactionnaire » ?


F.L. : Je suis un créacteur.


D.R . : Votre présence à la Synagogue de la Victoire lors de la cérémonie de Yom Haatsmaout, édition d’un livre dans une maison d’éditions tenu par l’éditeur, écrivain et rav Daniel Radford : ce rapprochement vers Israël et le Judaïsme vient-il de loin, quelque chose d’enfoui en vous depuis longtemps ou est-ce conjoncturel ?


F.L. : Un jour, je suis arrivé en Israël pour faire une émission de télé, je devais rester deux jours et je suis resté deux mois.
Ca a été un coup de foudre, une révélation.
J’ai appris à connaître ce pays, à l’aimer ; j’ai appris à connaître et aimer ce peuple à tel point que j’eus le sentiment d’en faire partie.
Ce fut pour moi une sorte d’évidence : non pas quelque chose que j’ai réfléchi mais dans lequel je me suis réfléchi et projeté.
Oui, j’ai eu ce sentiment d’appartenir à ce peuple, à cette communauté d’idées, à sa vision du monde dans laquelle je retrouvais la mienne.
Et il se trouve que lorsque je suis arrivé sur cette terre, je ne parvenais pas à avoir d’enfant avec la femme de ma vie. Je suis allé au Kotel, j’ai prié. Neuf mois plus tard, j’ai eu un bébé, puis d’autres enfants ont suivi…
Pendant plus de cinq ans, on m’a dit qu’il n’y avait pas de solutions, j’ai demandé à Dieu devant le Mur des Lamentations qu’il m’envoie un enfant : neuf mois plus tard, oui, j’étais père.
Ou bien c’est une coïncidence, ou bien c’est une résonance : entre, d’un coup, moi sur terre et la part de moi dans le ciel, sur laquelle veille les anges.
Il y a eu trop de coïncidences et d’incidences dans ma rencontre avec Israël pour que je ne sois pas envahi par un amour infini pour cette terre et les gens qui l’habitent.
A l’heure où une nouvelle vague d’antisémitisme ravage le monde, qui en plus a trouvé le masque et le prétexte « humaniste » de l’antisionisme, il est essentiel d’afficher ma sympathie et mon amour d’Israël et des Juifs du monde entier.
Le silence, aujourd’hui, est pire qu’un aveu. Se taire sur cette nouvelle forme de persécution du peuple juif, c’est une façon de la cautionner.
Par l’attachement que j’ai pour Israël, je refuse, quant à moi, de la cautionner. J’affiche donc très ouvertement et ma sympathie et mon amour pour Israël.


D.R. : Vous êtes intervenu dans une pièce qui relatait les lettres de délation sous l’Occupation.
Le silence, dîtes-vous, est pire qu’un aveu : aujourd’hui comme hier, ne pas résister aux imprécateurs antisionistes, aux propagandistes de confortables certitudes, n’est-ce pas se comporter comme un collabo ?


F.L. : Je ne suis en guerre ni contre les Palestiniens ni contre ceux qui soutiennent leur cause.
Je pense que ces gens se trompent d’ennemi. Leur principal ennemi, c’est eux mêmes.
Je pense que la force d’Israël, c’est d’être capable de ne pas être l’ennemi de son ennemi. Il faut mettre un terme à cette guerre et seul Israël en est capable. Car Israël a plus de maturité dans ce conflit que ceux qui aujourd’hui réclament sa destruction et son éradication, position complètement immature.


D.R. : La seule solution, alors, est-elle unilatéraliste ?


F.L. : Je ne suis pas pour le retrait unilatéral dans les conditions actuelles.
Quand on se bat en duel contre quelqu’un, ce n’est pas pour le détruire mais pour le délivrer de sa propre violence.
Il y a, certes, des mesures exogènes à prendre pour assurer la sécurité des habitants d’Israël mais aussi, par ailleurs, un discours à élaborer d’ouverture vers ses ennemis.
Car à qui profite le crime ? Ni aux Israéliens ni aux Palestiniens mais aux puissances économiques qui ont intérêt à ce qu’un conflit empêche ce territoire de s’organiser pour devenir concurrent à ceux qui dominent le marché économique aujourd’hui.


D.R. : Est-ce que cela ne profite pas surtout aux gouvernement arabes afin de cristalliser sur le conflit israélo-palestinien les frustrations et mécontentements de leurs peuples ?


F.L. : Ceci pour moi est une conséquence des alliances qui profitent à ceux qui dominent le marché économique.
Les pays arabes qui sont dans cette configuration là sont des pays qui, comme par hasard, ont des pactes de non agression et de collaborations militaires avec les Etats-Unis. Et qui volontiers abandonnent les puits de pétrole et la direction de l’OPEP à M. Bush.
Lorsque M. Bush est parti en guerre contre Saddam Hussein, il est étrange, à la fin de cette guerre, qu’il ait signé un pacte de non agression avec lui. Pourquoi signer un pacte de non agression avec celui qui est venu vous délivrer ? Dans ce pacte, il est stipulé que les Etats-Unis vont laisser des militaires sur toutes les bases pétrolifères. Or, ce ne sont pas des militaires qu’ils ont laissés mais des techniciens pétroliers. Par conséquent, au moindre coup de Trafalgar, tous les puits de pétrole tombent aux mains des Etats-Unis.
Les forces qui dominent le marché économique aujourd’hui et qui veulent imposer leur loi au monde ont intérêt à ce que les Juifs et les Arabes ne s’entendent pas.
Pour moi, la solution à ce conflit n’est ni philosophique, ni religieuse ni politique mais économique.
Il faut que les Arabes prennent conscience qu’en s’unissant avec les Juifs, ils deviendront la première puissance économique du monde.
Si cette prise de conscience a lieu, c’est la fin du conflit.


D.R. : Cette vision idyllique ne fait-elle pas abstraction de la trahison par les intellectuels arabes de leur mission, eux qui ont choisi de flatter la détestation d’Israël présenté comme entité maléfique plutôt que de la combattre ?


F.L. : Je dis simplement qu’il faut qu’Israël reste arc-bouté sur ses frontières, refuse d’abandonner des parcelles de sa souveraineté aux Palestiniens en échange de rien. Oui, en face, il y a toujours, en filigrane, l’objectif de l’éradication de l’Etat d’Israël.
D’une part, il faut qu’Israël consolide sa souveraineté nationale, organise la sécurité de ses habitants, d’autre part, il faudrait se tourner vers ses ennemis en amis. Et essayer d’amorcer un dialogue tourné vers un projet partenarial sur le plan économique.


D.R. : Vous préconisez donc une fusion des peuples.
Quand un couple ne s’entend pas, la meilleure solution n’est-elle pas, plutôt, la séparation ?


F.L. : Ce n’est pas d’une fusion dont il s’agit mais d’une entente.
Et on ne peut pas fonder une entente sur le projet d’éradication d’une des deux parties. C’est pour cela qu’Israël doit consolider la sécurité de ses ressortissants pour être une partie matériellement capable de s’entendre avec l’autre.
La terre appartient à ceux qui l’ont cultivée, ceux qui ont fait poussé des arbres dessus. On veut avec des visions politiques et religieuses nous faire croire qu’il y a une virtualité politique qui a existé avant, nous faire croire que ceux qui ont cultivé cette terre n’en sont pas propriétaires. Ce n’est pas possible.
On introduit un raisonnement logique dans une vérité mathématique.
Je veux dire : aujourd’hui, la réalité, ce n’est pas le raisonnement logique d’un Juif ou d’un Palestinien. Ce qui fait qu’Israël est aux Israéliens aujourd’hui, c’est cette vérité mathématique : ce pays a été créé, fertilisé, bâti par des gens d’origine juive à qui l’Histoire a donné les clés de ce territoire, et qui ont fait pousser des arbres dans le désert.
Au nom de l’objectivité, Israël doit rester à ceux qui ont développé, fabriqué, créé cet Etat.
Pour atteindre la paix, il faut à un moment donné qu’une des deux parties ait suffisamment de recul, d’intelligence, de positivité, de force et de courage pour trouver les mots et les idées que l’autre ne trouve pas.
Et si j’ai foi en Israël, si j’exprime mon amour pour cette terre, c’est parce que je pense qu’il a cette force, cette intelligence, ce courage et cette maturité, cette expérience de la persécution qui lui donne cet instinct de conservation et ce sens de la diplomatie et de l’autre.
Je pense que dans toute forme de raisonnement politique, il y a une âme et un corps. Il faut arriver à consolider la souveraineté d’Israël en empêchant tout ce qui est politiquement destiné à mettre en cause cette souveraineté et, dans le même temps, trouver le chemin vers ceux qui veulent détruire cette souveraineté.
Le chemin que je propose, c’est la réflexion économique parce que sur le thème philosophique, religieux et politique, il y a eu trop d’incompréhensions, de sang et de guerres.
La solution arrivera lorsque les dirigeants de tous ces Etats en conflit comprendront qu’on utilise le conflit en question pour leur enlever le leadership du marché qui devrait être le leur.


D.R. : Vous avez participé à une campagne de solidarité avec les populations du Darfour.
J’ai lu que vous qualifiez l’intervention américaine en Irak de « crime contre l’humanité » !
S’agissant du Darfour, du nettoyage ethnique, des viols systématiques, des crimes racistes, de l’intention génocidaire, qualifieriez-vous une intervention américaine de « néocoloniale » ou criminelle ?


F.L. : Oui, si elle est américaine. Non, si elle réunit le concert des nations.
Aujourd’hui, le gouvernement des Etats-Unis se présente comme l’Etat qui règne sur le monde, qui a le droit de violer les conventions entre nations.
Même s’il a raison dans une intervention, il a tort dans la raison.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas intervenir au Darfour mais si ce sont les Etats-Unis qui interviennent au Darfour sans le concert des nations, c’est, de toute évidence, une entreprise politique.


D.R. : Vous ne trouvez pas qu’ils ont du mal, le « concert des nations », à prendre des résolutions qui puissent rapidement se traduire dans le réel ?


F.L. : Non, il y a eu, par exemple, des propositions faites sur l’Irak.
On ne peut plus croire aujourd’hui en la propreté des intentions du gouvernement des Etats-Unis.


D.R. : Darfour, toujours, une guerre qui a fait cinq-cent fois plus de morts que le conflit israélo-arabe : comment expliquez-vous, face à la dénonciation des crimes contre l’humanité des populations civiles noires du Darfour, que je trouve votre nom, celui de Patrick Bruel mais pas celui de Dieudonné ?


F.L. : Dieudonné, je ne comprends rien à ce qu’il fait, à ce qu’il dit.
Je suis désolé pour lui qu’il soit dans cet état là.
Je pense que ce garçon a un problème personnel que je n’arrive pas à identifier et qu’il voudrait étendre à l’humanité. Mais je pense qu’il n’y arrivera pas ; en tous cas, il faut le souhaiter.


D.R. : Je vous ai interrogé en tant que citoyen engagé. J’aimerais maintenant parler au poète…


F.L. : Pour toutes les questions que vous m’avez posées, j’ai essayé de construire des images pour expliquer les choses.
Est-ce mon rôle, en fait ? Je ne suis pas un homme politique, je suis un homme poétique.
J’ai une vision idéale de l’humanité et j’ai soit la naïveté de croire soit l’intelligence de croire -je ne pense pas que la naïveté soit le contraire de l’intelligence- que ma vision idéale se réalisera un jour.
Mon rôle est de le dire sans parti pris politique mais avec un parti pris poétique. Et aujourd’hui, il y a un parti pris contre Israël qui relève de la mise en cause de l’humanité.
Je ne prends pas partie contre les Palestiniens, je pense juste que les hommes qui refusent absolument l’idée de s’entendre avec d’autres hommes ont tort.
Dans le discours d’Israël, il y a toujours beaucoup d’humanité.


D.R. : Vous sortez un livre de poésie sous forme de pantoums.
Qu’est ce que des pantoums ?


F.L. : C’est une espèce de samba intime, de danse de retour en arrière qui crée une forme de plaisir à répétition lente.
On est dans un monde qui touche à la schizophrénie, c’est à dire à la difficulté à situer ses propres limites.
D’un coup, en affrontant cette situation, on peut aussi l’inverser : aborder comme une forme l’impossibilité de fixer la limite, c’est aussi donner une forme à l’informe.
J’ai affronté cela en écrivant ce livre : non pas détruire mon démon, mais l’apprivoiser, le domestiquer.
Ce que j’ai essayé de faire, c’est de domestiquer, maîtriser, canaliser mon démon.


D.R. : Comme dans la formule rimbaldienne : « Je est un autre » ?


F.L. : C’est ça. Quand Rimbaud dit : « Je est un autre », il parle de ce que je dis sur le pantoum et la dualité.
Ce démon que je dois maîtriser dont parle Goethe, c’est aussi donner libre cours au dialogue avec l’ange.
J’ai réussi à éviter la dislocation totale de mon esprit en pratiquant le pantoum, qui est une forme d’expression contenue et maîtrisée de la schizophrénie poétique.


D.R. : Avez-vous écrit ce livre pour ne pas sombrer dans la folie ?


F.L. : En l’occurrence, pour ne pas sombrer dans ma folie.
La folie, c’est un océan extraordinaire. On peut nager dedans et s’y noyer.
J’écris pour nager dans cet océan et pour éviter de me noyer.


D.R. : Votre album « Reptiles » vient de sortir : vous sentez-vous plus à l’aise dans le rytmn’blues que dans la world music ou le groove ?


F.L. : Je me sens à l’aise dés qu’une forme de musique s’exprime de manière naturelle.
Je suis ouvert à toutes les formes de musique mais dans chaque genre, il y a des endroits où je sens que c’est naturel – ou pas – pour moi.
Dans cet album, je me suis enrichi en rencontrant des gens qui venaient d’un autre univers musical que moi.
De nos différences, nous avons fait une richesse et pas un conflit. C’est comme cela que je vois les relations un jour entre les Juifs et les Arabes.


D.R. : Aimeriez-vous chanter en Israël ?


F.L. :Certainement. Je rêve de cela !


Entretien paru dans Israël Magazine N° 66































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