lundi 9 juin 2008

Entretien Georges Moustaki

Propos recueillis par David Reinharc


David Reinharc : Vous sortez chez Actes Sud Sept contes du pays d’en face, petites histoires inspirées par le Moyen Orient. Quelle différence faîtes-vous entre votre judéité et cette identité que vous revendiquez de « juif errant » ?


Georges Moustaki : Pour moi, être juif, c’est être juif errant, universaliste.
Je ne me sens aucune appartenance ni à une mouvance ni à un lieu géographique ni à un dogme quel qu’il soit.
Le juif errant, c’est un cliché utilisé dans ma chanson pour définir ce qui en moi me paraît souvent universaliste.


D.R. : Justement, aujourd’hui on est antisémite au nom de l’universel contre une petite nation particulière qui fait l’affront à un monde fraternel et métissé composé de « juif errants », de vouloir exister. Autrement dit, l’antisémite moderne déteste le juif au nom du « juif errant »…


G.M. : Là, on quitte l’antisémitisme : la création d’un Etat juif a polarisé les inspirations juives d’une certaine partie de la population juive.
Ce n’est pas parce qu’on est juif qu’on est sioniste, ce n’est pas parce qu’on est juif qu’on est israélien et ce n’est pas parce qu’on est juif qu’on est en phase avec ce que disent les dirigeants israéliens.
J’ai vécu dix sept ans de ma vie en Egypte sans souffrir d’être juif, au contraire, c’était une identité très respectée.
Si vous passez aujourd’hui devant la synagogue d’Alexandrie, vous verrez qu’elle est très protégée, parce qu’il y a des conflits dans la région mais elle n’est pas isolée : c’est un lieu d’accueil.
Malheureusement, la politique de la région et la politique internationale font que le fossé d’incompréhension se creuse chaque jour un peu plus mais c’est une manipulation des gens de pouvoir.
Je préfère penser que je suis un juif qui appartient à une communauté vaste qui n’a ni drapeau, ni pays ni frontière ni rien. Je me sens juif par la sensibilité à certaines valeurs.
Tout le reste, ce sont des nationalismes, des antagonismes, des gens qui s’affrontent inutilement et dans mon recueil de contes, mon propos est de démystifier la valeur de cet affrontement.
C’est fait sous une forme ludique, souriante, humoristique, poétique, mais le message est : on construit un mur et ce mur qui sépare les gens finit par les rassembler parce qu’ils en souffrent des deux côtés. Ce point de séparation devient un point de contact.
Pour moi, être Juif, c’est une chose qu’on reçoit en héritage : on peut l’accepter ou pas. Je suis juif parce qu’on m’a annoncé que j’étais juif, on m’a circoncis, on m’a fait faire un minimum de rituel. Mais je n’ai pas été intégré à une pensée juive à quelque moment de ma vie que ce soit.


D.R. : Votre père n’était pas croyant…


G.M. : Et ma mère l’était à peine. Notre identité n’était pas définie par notre judéité.
On était aussi bien Grecs et Italiens – parce qu’Italophones. En vivant en Egypte, on avait épousé aussi l’art de vivre égyptien et être juif, c’était une des nombreuses casquettes identitaires qu’on pouvait avoir.
C’est la raison pour laquelle je m’oppose parfois à ce qu’on m’intègre à une communauté à laquelle je n’appartiens pas totalement puisque j’appartiens à d’autres en même temps.
J’adhère aussi bien à la culture française qu’à la sensibilité juive ou l’art de vivre égyptien et je n’ai pas le sentiment d’être obligé de faire un choix.


D.R. : Même si votre judéité n’épuise pas toute votre identité, lorsqu’on vous condamne et attaque comme juif, ne répondez-vous pas comme juif ?


G.M. : Je n’ai jamais été attaqué comme juif. Je ne sais pas comment je réagirais.


D.R. : Vous allez faire deux concerts à Tel-Aviv.
Allez-vous chanter sur la « terre sainte » comme vous iriez chanté n’importe où ailleurs ?


G.M . : Pas comme n’importe où parce que j’y ai des amis et des parents.
Et puis c’est le Moyen-Orient, une histoire à laquelle j’appartiens même si ce n’est pas totalement.
Si je décidais de devenir israélien, je bénéficierais malgré tout de cette loi du retour.
Il y a des pays avec lesquels je tisse des liens et Israël en fait partie mais ce n’est pas un pays à part.


D.R. : Dans l’album Vagabond, vous chantez Le Soldat : récit d’un Juif qui va de désillusions en désillusions…


G.M. : Oui, une désillusion fondamentale : il préférerait être un paysan et il est devenu un soldat.


D.R. : par la force des choses…


G.M. : On peut dire les choses comme ça. On ne lui a pas annoncé au départ qu’il allait devenir combattant et qu’il allait risquer de tuer des gens. Il est parti faire fleurir le désert et on lui a demandé de prendre un fusil et de donner la mort.
Ce n’est pas un réquisitoire contre le pays mais contre le bellicisme, contre l’imposture, contre les gens de pouvoir qui disent des choses et en font d’autres.
Ce fut sujet à controverse dans la communauté juive qui m’a accusé d’être antisémite, anti israélien.
Mais je pense que cette chanson aurait pu être écrite par un de ceux qui ont fondé les colonies de Gaza. Ils ont été floués de la même manière. On leur a dit : « Vous serez chez vous, c’est votre pays ». Ils y sont allés et ils sont devenus des parias.
C’est la chanson du doute, du mensonge, c’est une chanson contre la guerre, contre les impostures.


D.R. : De la taille de deux départements français, entouré de 22 pays hostiles, ne vous attaquez-vous pas héroïquement à un colosse aux pieds d’argile ?


G.M. : Non, Israël est très fort. Il n’a pas les pieds d’argile.
Son danger, c’est sa force qui l’empêche d’avoir une ouverture humaine quelque fois.


D.R. : Ce n’est pas compliqué de parler d’Israël sans y vivre tandis que les Israéliens souffrent dans leur chair et connaissent tous les jours des angoisses, des souffrances, des déchirements ?


G.M. : Vous avez noté que je n’ai pas eu de jugement péremptoire sur Israël.
C’est quasiment un pays comme les autres dont je ne suis pas habilité à parler de manière péremptoire.
C’est un pays qui a beaucoup de forces et, c’est vrai, il a les pieds d’argile mais cette faiblesse, c’est sa force excessive. Il a développé une attitude de suprématie qui bloque les relations avec ses voisins.
C’est un cercle vicieux : la violence engendre la violence dans les deux sens et s’il n’y avait pas cette surenchère de puissance, on aurait envie de se parler plutôt que de se battre.
Ma judéité m’entraîne parfois à des inclinations sentimentales, quelque fois c’est personnel, d’autres fois à travers les nouvelles que je reçois mais je n’ai pas une vision très aigu de quoi que ce soit.
Mes chansons sont des œuvres d’émotion et non pas des œuvres de critique ou de polémique et encore moins d’analyse.
La chanson du soldat est une chanson d’émotion : je ne généralise pas, je parle à la première personne.
Que ces soldats soient obligés de se battre, que la survie de leur pays en dépende, je suis d’accord. Je ne sais pas ce que j’aurais fait à leur place. Mais je formule les choses tel que je les constate.
Parler d’Israël sans y être ou en y étant ? Il y a un lien affectif qui s’est tissé entre les Juifs et ce pays. Mais ce n’est pas affaire de tous les jours, c’est un pays qui a ses dirigeants, son armée, ses artistes, sa puissance. sa faiblesse. On ne peut être à l’écoute constamment de ce qui lui arrive.
Je souhaite à Israël des dirigeants comme Rabin, des intellectuels comme Leibowitz qui avait une vision élevée de l’histoire du pays.
Je souhaite non pas qu’Israël soit plus fort ou plus victorieux mais mieux nourri des valeurs qui ont contribué à son existence.


D.R. : Ce qui fait obstacle à la paix aujourd’hui, c’est la revendication palestinienne du « droit au retour ». La comprenez-vous ?


G.M. : Les choses ont changé : cette loi du retour qu’évoque les Palestiniens aujourd’hui n’est plus viable.


D.R. : C’est pourtant cette revendication qui a fait capoter les accords de Camp David et de Taba !


G.M. : Ce n’était pas cela. C’est vrai que la loi du retour est une chose qui demande à être examiné avec un esprit de justice. Il faut trouver une manière de rendre justice aux gens qui ont été floués, c’est indispensable.
C’était juste un thème de négociation et il fallait l’accepter comme tel.


D.R. : Faut-il aussi, dans ce cas, négocier le droit au retour des Juifs qui ont quitté les pays arabes ?


G.M. : Je trouve ça un peu rhétorique.
Les Juifs qui ont quitté les pays arabes sont partis, dans leur majorité, de leur plein gré.
Certains ont été chassés mais à partir du moment où le conflit a perverti la situation des rapports.
J’ai vécu dix sept ans en Egypte et je n’ai jamais été attaqué comme juif, je n’en ai pas souffert et je crois qu’il y avait un langage à trouver pour que l’harmonie continue.
Je chante au Liban, en Egypte, en Algérie, en Tunisie, au Maroc, j’ai été invité à chanter en Syrie – mais ça ne va pas se faire.
J’ai le privilège de ne pas renoncer à mes convictions, ne pas renoncer à mon identité et de pouvoir m’exprimer dans toute sorte de pays.
Vrai privilège car les gens de pouvoir n’oseraient pas faire la même chose.


D.R. : Vous partez aussi prochainement à Tel-Aviv.
Quelle paix imaginez vous pour Israël avec une Palestine complètement islamisée ?


G.M. : Le danger de la radicalisation religieuse existe aussi bien en Israël que dans les pays arabes.
Ce sont des armes qu’on brandi parce qu’elles sont fédératrices. Voyez Sharon qui met la kippa au Conseil des ministres, ce qui n’a rien à voir avec la vocation sioniste, idéologie laïque.
Je combattrais le fanatisme religieux si j’en avais les moyens, mais je le combattrais partout.
Les guerres d’ex Yougoslavie, ce sont des guerres de religion. Les guerres au Moyen Orient, aussi.
Si on quitte le terrain de la religion, on retrouve une sérénité.


D.R. : Nazisme ou communisme, les deux guerres mondiales ont été faites au nom de l’athéisme, non ?


G.M. : Oui, ils ont repris les ingrédient avec d’autres habits.
Je voyais hier à la télé un film sur la gestapo : c’était la transposition de l’embrigadement religieux.


D.R. : Vous êtes l’auteur de « Fils du brouillard ». Comprenez-vous ces juifs ashkénazes, au lendemain de la Shoah, dont les proches n’avaient pas eu le droit à une sépulture, qui ont trouvé là-bas, en Israël, une terre pour mourir et donc pour exister ?


G.M. : Je ne suis pas un européen. La Shoah fait partie d’une histoire très douloureuse pour le monde. En tant que juif, je n’ai pas connu le choc affectif qu’ont eu les Juifs européens. J’ai eu un choc comme tout homme doué de sensibilité peut l’avoir. Toute cette symbolique là, je peux la comprendre, l’approuver, en être ému mais je n’ai pas vécu dans la même situation que ceux qui ont en vraiment souffert. J’ai écrit un récit à propos d’un de mes amis, Siegfried Meir, qui a passé son enfance à Auschwitz. J’ai pris conscience à quel point la souffrance peut nous marquer et nous anéantir. Mais ayant grandi dans un tout autre contexte, mon rapport à cette histoire est plus intellectuel que vécu.


D.R. : Dans ce cas, vous devez sûrement comprendre la terrible angoisse des Israéliens, lorsqu’on lit cet extrait du préambule de la Charte du Hamas, vainqueur des élections : « Israël existera et continuera d’exister jusqu’à ce que l’islam l’anéantisse, comme il en a anéanti d’autres auparavant ».


G.M. : Ce sont des discours qu’il ne faut pas ignorer mais qu’il ne faut pas non plus utiliser pour faire monter la sauce.


D.R. : En janvier 39, Hitler « prophétisait » l’ « extermination des Juifs ».
Tout était écrit dans Mein Kampf


G.M. : Je n’ai pas lu Mein Kampf. On m’a dit qu’Hitler avait une grand-mère juive. On m’a dit plein de choses.
Il y a ceux qui vont dans le sens de ceux dont vous parlez et il y a Yossi Beilin qui rencontre un Palestinien et voit les contacts constructifs plutôt que de chercher les raisons de se détester et de se faire la guerre.


D.R. : Passons sur la monstrueuse rumeur à propos d'une prétendue grand-mère juive d'Hitler...
Vous êtes polyglotte. Avez-vous vu le très beau film de Nurith Aviv qui évoque le lien intime tissé entre l’hébreu, langue apprise et adoptée et la langue de l’enfance ?


G.M. : Oui et je l’ai beaucoup aimé. J’ai changé de langues quatre fois : grec, italien, arabe et français. Aucune langue n’a occulté l’autre. Le français est la langue qui m’a le plus enrichi. Mais je ne me suis pas débarrassé d’une autre langue. Au contraire, le français que je parle est nourri de la connaissance d’autres langues. J’ai même appris l’hébreu par la suite, l’espagnol, le portugais. Ce qui est difficile pour certains immigrants, dont la langue de communication est en plus l’outil professionnel, c’est d’arriver en Israël et de devoir sacrifier cette langue qui était aussi importante toute une partie de leur vie. Je n’ai pas été placé dans ce cas de figure mais c’est vrai que la gageure de revivre une langue et d’en faire une langue naturelle pour créer un pays demande des sacrifices. Et ces sacrifices là sont très éprouvants. C’est en tous cas comme ça que j’ai décodé le film.


D.R. : On va donc bientôt avoir le plaisir de vous écouter en Israël.
Chanteriez-vous les mêmes chansons aujourd’hui ? Quelque chose a t-il changé en vous qui vous ferez chanter autrement ?


G.M. : Je ne fais pas des chansons par rapport à une époque. J’appartiens à une époque qui me donne envie d’écrire des chansons. Mais en même temps, ce n’est pas uniquement lié à ce qui se passe autour de moi. Il y a l’inspiration de l’extérieur et celle de l’intérieur. J’ai écrit des chansons qui me semblent atemporelles. Je les chante toujours et elles rencontrent toujours la même écoute. Il y a la même réaction à mes chansons aujourd’hui qu’il y a trente ans. Ma vision de la création n’est pas alignée à ce qui se passe dans le monde. Je ne suis ni chroniqueur ni journaliste. Il faut que l’actualité soit intemporelle, elle l’est quelque fois.


Entretien paru dans Israël Magazine N° 63

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