jeudi 12 juin 2008

Entretien Ivan Rioufol


Propos recueillis par David Reinharc


Ivan Rioufol n'est pas seulement l'auteur talentueux du Bloc-notes du Figaro, ni l'essayiste subversif de La République des faux gentils.

Tandis que certains intellectuels font preuve d'un coupable aveuglement, il fait partie de ceux qui refusent de transiger sur l'affirmation de nos valeurs dans le jeu international.Le philosophe Alain avait coutume de dire : « Dans les faits l'expérience pleut sur tout le monde. Tous sont également mouillés mais non également instruits ».
Ivan Rioufol dénonce l'équilibre des petites lâchetés tandis que d'autres, spectateurs complaisants, attendent un nouveau Déluge.


David Reinharc : Auteur du bloc-notes du Figaro, vous incarnez pour beaucoup un oasis de bon sens dans le désert de la bien-pensance. Vous considérez-vous comme un dissident ?


Ivan Rioufol :Dissident, non. Les risques que je prends n'ont rien à voir, jusqu'à maintenant en tout cas, avec ceux que prenaient les dissidents des régimes totalitaires. Peut-être, un résistant, dans la mesure où j'essaie d'exploiter, dans l'espace de liberté qui m'est donné – le bloc-notes du Figaro – un exercice de libre opinion qui s'inscrit souvent à rebours des idées convenues ou imposées. Cet exercice nécessite de passer outre les intimidations et le terrorisme intellectuel, qui tentent de vous exclure du petit monde médiatique et de vous rendre sulfureux. Ma résistance consiste en fait, face aux donneurs de leçons, à tenter de briser l'omerta qui empêche de décrire les phénomènes de mutation de la société qui sont en train de bouleverser son identité et de remettre en cause son avenir. J'essaye également d'être le porte parole de courants de pensée dont je me sens proche et qui ne trouvent pas leur expression dans les médias.


David Reinharc :La civilisation occidentale a ennobli les valeurs matérielles sans toujours que suive le spirituel. Ce déni ne risque t-il pas d'être à l'origine du déclin de la civilisation judéo-chrétienne en général, et de la petite nation israélienne en particulier ?


Ivan Rioufol :Nous sommes dans une société de l'oubli. Nous sommes devenus indifférents à notre culture et à notre passé judéo-chrétien. « Les racines de l'Europe sont autant musulmanes que chrétiennes », a pu dire Jacques Chirac, ce qui témoigne de l'ampleur du désintérêt pour l'histoire. Nous sommes en passe de devenir un peuple amnésique, à cause sans doute d'un intégrisme laïc qui a rendu suspecte toute référence religieuse, et à cause d'une vision marxiste du monde – encore ancrée dans le milieu intellectuel français – qui considère comme secondaires la morale, les cultures, les croyances. La France judéo-chrétienne est devenue illisible car sa culture n'est plus transmise. Sans références bibliques, comment comprendre la signification d'un vitrail, d'un porche de cathédrale, d'une Messe de Bach, d'une peinture sacrée?
Nous sommes à la croisée des chemins. Deux types de société sont proposés : ou bien cette société métissée, multiculturelle, sans passé, sans culture homogène -un terreau pour de possibles guerres civiles - ou bien ce retour que je défends à des valeurs identitaires communes et partagées, portées par un Etat-nation, qu'incarne bien Israël. Actuellement, le discours dominant ne veut trouver de mérites qu'à la société « arc-en –ciel », où toute les cultures se valent. Or le peuple d'Israël, avec son respect des livres, de la connaissance et de la transmission, nous démontre tous les jours la puissance qu'il puise dans sa nation, tandis que l'Etat multiethnique du Liban balkanisé se déchire sous nos yeux. Entre les deux solutions, je n'ai aucune hésitation.


David Reinharc :Selon vous, les valeurs judéo-chrétiennes sont-elles supérieures à d'autres valeurs ?


Ivan Rioufol :C'est la culture musulmane qui est convaincue d'être supérieure aux autres, puisque le Coran l'affirme. Les valeurs judéo-chrétiennes et gréco-latines sont celles de la modernité, et les faits parlent d'eux mêmes. Si le monde musulman stagne, l'Occident n'y est pour rien et n'a pas à s'en excuser. Aussi n'y a-t-il aucune honte à vouloir protéger ces valeurs, d'autant que le monde musulman ne s'embarrasse pas pour faire valoir sa propre culture, y compris dans les pays qui l'accueillent.
Je trouve déplacés ces sentiments de culpabilisation et de honte qui habitent de nombreuses élites occidentales, qui trouvent raciste de défendre l'Occident et sa culture.
La France disparaîtra, si elle persiste à ne pas oser imposer ses lois, sa langue et son mode de vie. La France doit apprendre à sortir ses griffes et cesser d'être bonne fille expliquait en substance Elie Barnavi, et je partage cette vision volontariste. Il faut seulement prendre garde à ne pas tomber dans le piège nationaliste et xénophobe.
La mondialisation et ses inévitables grands brassages obligent à repenser l'identité nationale, en ayant à l'esprit que les peuples sont attachés à leur identité et à leur origine. Je ne crois pas à la survenue de l'Homme nouveau, ce citoyen du monde qui serait riche de son déracinement. Il suffit d'observer ce qui se passe en France, où un séparatisme ethnique et religieux se développe, avec des phénomènes de substitution de population dans certains départements. Si vous projetez ces phénomènes à plusieurs générations, vous pouvez imaginer le pire. Le sort du Kosovo vient à l'esprit, quand on songe à la Seine-Saint-Denis à la fin de ce siècle.
J'estime pour ma part que la France devrait imposer un acte d'allégeance à ceux qui désirent partager son destin, en leur demandant de s'engager à respecter un certain nombre de valeurs non négociables: la démocratie, la séparation du temporel et du spirituel, le respect de la femme, la liberté d'opinion, etc.


David Reinharc :En Europe ou en Israël, l'école en refusant d'assumer sa mission d'apprendre les fondamentaux de la culture du peuple juif ou européen, empêche t-elle de voir la beauté du monde ?


Ivan Rioufol :En France, l'école est le premier symptôme de ce désintérêt pour la culture et pour l'Histoire. Elle participe à la fragilisation des esprits, éduqués dans l'idée qu'ils ne doivent rien aux savoirs et qu'ils ne s'épanouiront que dans la spontanéité. Dans cette conception, est artiste celui que affirme l'être. Il faut repenser la totalité des fondamentaux de l'école, à commencer par l'apprentissage du Beau et du Laid. Actuellement, l' Education nationale ressemble de plus en plus à la description qu'Umberto Eco faisait de l'enseignement totalitaire, quand il remarquait que le textes nazis ou fascistes se fondaient sur un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, afin de limiter les raisonnements et l'esprit critique.


David Reinharc :Nicolas Sarkozy entend repenser la politique arabe de la France. C'est très bien mais sa proposition d'Union Méditerranéenne ne risque t-elle pas de faire de l'Europe un nouveau califat – puisqu'il propose la liberté de circulation des personnes entre les pays riverains de la Méditerranée et l'Europe ?


Ivan Rioufol :Ce projet me semble très imprécis. Si l'on suit les explications données par Nicolas Sarkozy, il entend faire avec la future Union méditerranéenne ce qui a été fait avec l'Union européenne, c'est-à-dire un vaste marché de libre circulation des hommes et des marchandises. Or, la France est confrontée à un problème d'immigration maghrébine et africaine qui lui pose de sérieux problèmes d'intégration, une partie de ces populations nouvelles ne se reconnaissant pas dans la France et dans sa culture. Alors que la baignoire déborde et que beaucoup de gens s'accordent à le reconnaître, force est de constater que non seulement il ne vient à l'idée de personne de fermer les robinets, mais qu'on risque de les ouvrir davantage.


David Reinharc :Comment expliquer cette propension de l'Occident à rompre avec ses amis – l'Amérique, Israël, la «vieille Europe» – et pactiser avec ses ennemis ?


Ivan Rioufol :Jacques Ellul avait remarqué que L'Occident porte en lui la mauvaise conscience d'avoir été la principale force de civilisation de l'Histoire. La haine de soi, l'indifférence à son passé, à sa culture, une fascination pour la culture des autres, l'auto flagellation s'expliquent sans doute par cet état d'esprit. A quoi s'ajoute cet état de soumission politique bien décrit par Bat Ye'or, qui a poussé l'Europe de la deuxième moitié du XX e siècle à renier son Histoire et ses alliés américains et israéliens pour acheter sa sécurité, notamment pétrolière. Malheureusement, la France des Lumières n'a pas brillé par son courage à défendre la liberté d'expression, lors de l' affaire des caricatures de Mahomet, de celle de Ratisbone ou lors de l'affaire Redeker. A force de soumission, nous risquons d'avoir la guerre et le déshonneur.


David Reinharc :Tandis qu'en Europe, l'homme blanc s'auto-flagelle sur le registre de la repentance coloniale, en Israël, les post-sionistes passent leur temps à battre leur coulpe, ménageant pour le coup un adversaire qui de ce fait sera plus puissant demain. N'est ce pas là le paradoxe même de la démocratie : rendre plus difficile l'éclosion de vertus civiques sur lesquelles reposent pourtant sa pérennité ?


Ivan Rioufol :Ce masochisme est suicidaire. En tombant dans le relativisme, on oublie qui l'on est et à quel point notre culture judéo-chrétienne est libératrice et fragile à la fois. Qu'on le veuille ou non, la culture occidentale a produit d'avantage d'oeuvres d'art, littéraires, scientifiques, humanitaires, de progrès social, que la culture musulmane, qui souffre d'un manque cruel de curiosité intellectuelle. Mais cette culture musulmane, qui pour l'instant n'a pas montré qu'elle pouvait être soluble dans la modernité, est portée par une foi qui enlève tout sur son passage, le djihad aidant. Il est inquiétant de constater à quel point l'Islam impérieux intimide l'Occident mal dans sa peau, qui redoute plus que tout le procès en «islamophobie».


David Reinharc :En Occident, il vaut mieux avoir tort avec le Hamas que raison avec Israël...


Ivan Rioufol :Sans doute. Mais je crois beaucoup au réveil de l'opinion publique. « On ne refera pas la France par ses élites, on la refera par la base », écrivait Georges Bernanos. Il pourrait bien à nouveau avoir raison. Si la lucidité n'est pas la vertu la mieux partagée par les élites, elle habite le peuple qui sait faire la différence entre des poseurs de bombes et des victimes civiles. Les discours compassionnels de nos faux gentils ne suffisent plus à excuser les terroristes soit disant humiliés. Il me semble que l'opinion perçoit qu'une répétition générale se déroule Israël, démocratie confrontée, seule ou presque, à une guerre contre un islamisme, ce totalitarisme qui menace l'Europe, ayant juré sa disparition. La troisième guerre mondiale, déclarée au monde le 11 septembre 2001, peut très bien être perdue par un Occident divisé et incapable de désigner ses propres ennemis. C'est pourquoi la priorité est de resserrer les rangs du monde libre.


David Reinharc :Suivant votre bloc-notes, on sent un homme en colère contre les «idiots utiles» -imbéciles heureux s'étourdissant d'inutilité- qui ne voient pas venir l'apocalypse, la guerre, le temps qui passe, la fin de toute chose... Mais derrière les illusions de la vérité, est-ce que finalement la modernité ne voue pas tout au tragique de l'oubli ?


Ivan Rioufol :Je suis nostalgique (un mot interdit par le bien-pensance) de la beauté passée, de la civilité des mœurs, de « l'esprit français ». Dans le même temps, je reste ouvert et j'attends cette civilisation pionnière qui s'opposera à ce modernianisme qui – Charles Péguy l'avait prévu- s'est avéré infernal.



Entretien paru dans Israel Magazine N°79




























Aucun commentaire: