jeudi 12 juin 2008

Entretien Jean-Pierre Brard


Jean-Pierre Brard, ancien maire de Montreuil, troisième ville d'Ile de France, est aussi député, communiste républicain et vice-président du groupe d'amitié entre la France et Israël.
Cet homme atypique, qui a su créer un climat de confiance dans une des rares villes de banlieue relativement préservée lors des violences urbaines de novembre 2005, est un ami d'Israël et des Juifs.

Il vient de baptiser une rue du nom d'Alfred Dreyfus, a concédé un bail emphytéotique à la communauté de 100m2, jumelé Montreuil avec une ville israélienne. Et n'hésite pas à déclarer que la vulgate antisioniste bien pensante, habillée dans un discours élégant, cache mal un antisémitisme, souvent d'une violence inouïe.
A l'approche des municipales, tandis que Dominique Voynet la Verte, Clémentine Autain l'altermondialiste et les socialistes de la ville organisent la fronde, nous sommes allés à sa rencontre.
Toutes les villes n'ont pas la chance d'avoir un maire communiste ami d'Israël...


-David Reinharc : Vous êtes apparenté au groupe des députés communistes et républicains et dans le même temps, vice-Président du groupe d'amitié entre la France et Israël et réputé pour votre philosémitisme : n'êtes vous pas – au moins sur cette question - en porte à faux avec les communistes ?


-Jean-Pierre Brard : Peu m'importe d'être en porte à faux avec telle ou telle formation politique : je suis en équilibre avec ma conscience.
Historiquement, je me suis beaucoup intéressé à la Shoah. Et Montreuil est une ville où la communauté juive – ashkénaze, progressiste, venue ici suite aux pogroms – a joué un rôle considérable.
Les travaux de Jean Laloum ont montré que les communautés de Vincennes, Bagnolet, Montreuil , Juifs d'Alsace-Lorraine, sont venus ici par patriotisme, refusant de vivre sous la botte prussienne.
Mais durant l'occupation allemande, cette communauté juive a eu les plus grandes difficultés à plonger dans la clandestinité à cause d'un fort accent yiddish...
Détail qui eut des conséquences mortelles puisque cent-vingt trois enfants furent arrachés à leur école pour être déportés. Dimanche, nous commémorerons la mémoire de ces enfants déportés, hébergés dans une maison qui fut géré par l'UGIF ( Union Générale des Israélites de France). Sans entrer dans la polémique sur le rôle joué par l'UGIF, je voulais retrouver cette partie de l'Histoire disparue de la mémoire collective.


-D.R. : Disparue de la mémoire collective ou de la mémoire communiste ?


-J-P. B. : Dans la tradition communiste de la ville, il y avait la bonne résistance : la résistance politique. L'autre résistance – avec la déportation des Juifs- avait, oui, disparu de la mémoire.
Lorsque Jean Laloum nous a permis de renouer avec la vérité historique, nous avons décidé chaque année de marquer ce douloureux anniversaire. Pas sur le mode commémoratif, cérémoniel mais dans l'idée de restituer l'Histoire – en prenant en compte la réalité des manifestations d'antisémitisme aujourd'hui.


-D.R. : Vous avez jumelé la ville de Montreuil avec la ville de Modi'in. A l'heure où certains, à l'extrême-gauche, réduisent la complexité du monde à l'affrontement de deux forces, le complot « américano sioniste » contre Chavez, la perversité d'Israël contre les damnés de la terre, comment en êtes vous arrivé à proscrire ce manichéisme primaire ?


-J-P. B. :C'est grâce à un Juif qui s'appelait Karl Marx. Et sa vertu principale est d'avoir montré que tout est contradiction dans la vie. La contradiction, c'est un moteur pour avancer. Quand vous avez les deux termes d'une contradiction, il faut chercher comment déboucher sur l'unité dialectique supérieure.
Or, dans la tradition française, on considère qu'une contradiction a été résolue lorsqu'un des deux termes a été effacé.
Le sionisme, ceux qui en parlent, n'ont pas lu une ligne de Théodore Herzl, ne connaissent pas l'histoire du mouvement sioniste ni le rôle joué par la Révolution Bolchevique en général, et le Bund en particulier.
Les Juifs, avec le Bund – dans la préparation des idées de la Révolution Bolchevique – ont joué un rôle extrêmement important.
Impossible, donc, d'être manichéen : l'Histoire est plus complexe que l'inscription du seul affrontement binaire.
Je suis dans la dialectique et donc, la contradiction.
Ma position a toujours été de ne pas ajouter ici la tension à la confrontation qu'il y a là-bas.
Avoir des relations suivies, construites, sans jamais se substituer aux populations sur place.
Connaissez-vous dans l'Histoire de l'humanité une guerre qui dure depuis l'origine des temps ? Cela n'existe pas. Faisons donc en sorte que la paix arrive le plus vite possible.
Et je suis convaincu que la paix aura lieu seulement s'il y a un développement économique puissant.
Le rôle de la communauté internationale est de donner des conditions de développement économique telles que chacun ait les moyens de vivre de son travail.
Si l'on crée l'environnement économique de développement, Juifs et Palestiniens trouveront les solutions – même si cela prend du temps.
Lorsque j'ai rencontré Shimon Peres, je lui ai dit : vous êtes l'un des trois hommes – avec Gorbatchev et Mandela – que j'admire le plus, des gens qui savent sortir des situations de conflit pour construire le futur.


-D.R. : En bon marxiste, pour vous, l'économie prime sur tout, jusques et y compris sur la psychologie des masses.
Mais ne faîtes-vous pas abstraction, pour le coup, des mythes fondateurs qui occupent une place centrale et destructrice, comme le mythe du retour des réfugiés de 1948 sur leurs « terres perdues », qui mettrait en danger le caractère juif de l'Etat d'Israël ?


-J-P. B. :Le tragique existe, je ne l'ignore pas.
Mais l'expérience historique montre que lorsque les assiettes sont pleines, les tensions sont moins fortes et que le dialogue peut se substituer à la confrontation.
Il faut sérier les problèmes et ne pas se fixer comme objectif de tous les régler dans le même temps.
Commençons par les problèmes non pas les plus importants mais par ceux qu'on peut régler ici et maintenant, afin de créer un climat de confiance.
Trop de sang a été versé pour que du jour au lendemain, la fraternité succède à la confrontation.
Engels disait que quand on ne trouve pas la solution à un problème, cela ne prouve qu'une seule chose : on n'a pas été capable de trouver la solution.
Il faut de l'imagination, de la volonté et du temps. De la culture aussi et surtout, afin de comprendre le point de vue de l'autre.


-D.R. : Et aussi son identité...
Vous citiez le Bund mais on sait le souci de ses dirigeants d'alors d'obtenir la survie des Juifs en tant que nation, contre la volonté assimilatrice et ethnocidaire de la majorité bolchevik, volonté qui s'assouvit de façon tragique au moment de la liquidation des écrivains yiddish en 1952...


-J-P. B. :Je pense qu'il faut toujours donner la primauté à l'universel mais l'universel, c'est vrai, ne peut pas ignorer l'identité personnelle et collective.
Il faut rester dans la dialectique. La caricature leniniste a appauvri horriblement le marxisme.
On a fait dire, par exemple, à Marx : la religion, c'est l'opium du peuple. Mais la citation est incomplète car il ajoute : c'est aussi le moyen pour les hommes de s'opposer à l'état des choses existant.
Hélas, ceux qui ont exercé le pouvoir au nom de Marx ont toujours tout fait pour appauvrir la contradiction.
Le drame ? La révolution bolchevik a eu lieu dans un pays sous développé et porté par des masses incultes, nourri au catéchisme léniniste officiel.
Je suis admiratif du peuple juif comme peuple de culture. Car le meilleur de la tradition juive se situe là, dans ce savoir, cette connaissance : les gens sans culture sont toujours des gens dangereux.
Là où il y a la culture, il y a écoute de l'autre, libre confrontation et nécessairement l'excitation intellectuelle se substitue à la confrontation.


-D.R. : Longtemps nous avons cru, en effet,que le progrès de la morale allait de pair avec le développement de la culture. Jusqu'à ce que le nazisme pulvérise cette illusion : après tout, Buchenwald n'est situé qu'à quelques kilomètres de Weimar.
Les bourreaux d'Auschwitz étaient des gens cultivés : est-ce que , pour le coup, cet optimisme des Lumières ne nous est pas interdit ?


-J-P. B. :Je lis actuellement un livre sur les Sonderkommandos. Le dernier discours du rabbin de Bayonne, face aux gens qui vont mourir dans les minutes qui viennent : il tient un ultime propos de dignité face à la bestialité et la cruauté des SS.
Ces gens avaient confiance en l'avenir de l'humanité alors qu'ils savaient qu'ils allaient mourir.


-D.R. : Les Juifs entrant dans les chambres à gaz emplis d'espoir en l'humanité ?
Je vous trouve très optimiste...


-J-P. B. :Quand on fait de la politique, il vaut mieux être optimiste.
Sans optimisme, on ne peut pas imaginer de solutions aux contradictions.
Je suis convaincu que si on privilégie le positif, cela aide à cantonner le négatif.
Mais c'est vrai que c'est un parti-pris.
Incroyant, je suis libre et je sais que tout dépend de la personne humaine et de la société que nous formons et l'homme a la liberté totale de choix d'être ou bien un homme d'humanité ou bien un parfait salaud – puisque jamais, il n'aura de comptes à rendre.
Pour cela, il faut reconnaître que la vie en société est supérieure à l'individualisme poussé à l'extrême, qui amène à la négation de l'autre.


-D.R. : Ne devrait-on pas s'inspirer, en France, de l'Amérique, quant à la question des banlieues avec ce mixte d'universalisme et de respect des différences ?


-J-P. B. :C'est, à l'inverse, l'anti-modèle français : le chacun pour soi contre la solidarité.
Les communautés juxtaposées y vivent non pas ensemble mais côte à côte dans des ghettos sociaux, ethniques et religieux.
Il n'y a pas de modèle universel, il y a des valeurs dont une est déterminante : le respect de l'intégrité physique et psychique de chacun.
Si on se donne cette borne ultime, on ne peut pas se passer de l'intérêt pour l'autre.
Il y a plus de cent nationalités à Montreuil et j'ai voulu dans le respect de la séparation des religions et des institutions publiques, favoriser la réalisation d'une synagogue et d'une mosquée.
Mais nous avons interdit le financement venant de l'étranger et plafonner les dons.


D.R. : Vous êtes depuis 2002, vice-président du groupe d'études sur les sectes à l'Assemblée Nationale. L'homme isolé, déraciné de son identité ne risque t-il pas d'être la proie facile des mouvements sectaires ?


-J-P. B. :La ville est un lieu d'identités et de pratiques sociales collectives. On peut donc avoir un sentiment d'appartenance sans toutefois s'enfermer dans une communauté particulière.
Dans le respect des différences, il faut chercher ce qui rassemble et réunit.


-D.R. : A votre initiative, l'Assemblée nationale a adopté un amendement prévoyant d'instaurer un enseignement du fait religieux au sein du système éducatif.
Comment expliquez vous que la religion, loin d'être un obscurantisme dépassé par la science et le triomphe de la raison, soit devenu une manière typiquement moderne de répondre aux défis du monde moderne ?


-J-P. B. :Notre responsabilité est de faire en sorte que les gens ne soient pas frustrés de leur croyance
Les gens religieux qui s'intègrent à notre système républicain de séparation , trouvent dans leur foi particulière les racines d'un engagement social dans la vie civile. Sans exhiber leur appartenance religieuse.
C'est la raison pour laquelle je suis opposé à ce que les sorties scolaires soient accompagnées par des gens qui exhibent des signes ostentatoires de leur appartenance.


-D.R. : Vous avez interdit un défilé de tchadors mais la justice républicaine vous a donné tort...


-J-P. B. :Le tribunal m'a donné tort – six mois après que le défilé fut interdit- mais j'ai raison.
Dans cette affaire, la justice administrative s'est fourvoyé.


-D.R. : Interrogé en tant que responsable du groupe de travail sur la laïcité et membre de la mission sur la question du port des signes religieux, dans une interview au Figaro, vous dîtes que les autorités minimisent le problème du port du voile.
Comment expliquer la complaisance vis à vis de l'islamoprogressisme qui affecte une partie de la gauche française ?


-J-P. B. :Pourquoi n'ai je pas soutenu José Bové ? Parce qu'il a soutenu Tarik Ramadan, l'homme qui ne condamne pas la lapidation des femmes. Je trouve cela indécent.
La droite n'a pas le monopole de l'antisémitisme.
Au moment de l'affaire Dreyfus, le comité des ouvriers juifs de Paris s'est adressé au Parti Socialiste en lui demandant : nous sommes des ouvriers, pourquoi nous confondre avec les banquiers juifs ?
Car les lignes de partage ne passent pas entre les filiations ethniques ou religieuses mais entre les dominants et les subordonnés.
Il existe deux gauches : Jaurès, à l'inverse de Jules Guesde, en défendant le capitaine Dreyfus défendait – à travers l'homme juif- un homme.
Il s'inscrivait, par conséquent, dans la tradition de la Révolution Française qui a reconnu la qualité de citoyen aux Juifs, à égalité des autres.
A ce propos, j'aimerais vous parler de l'affaire Abitbol, à Montreuil – cette femme, Juive algérienne, qui a besoin de renouveler sa carte d'identité et à qui on demande un certificat de mariage religieux , à cause de son nom à consonance juive!
Je rappelle que célébrer un mariage religieux avant le mariage civil est un délit qui peut conduire en prison l'homme de religion qui se prêterait à cela. Dans un État qui ne reconnaît pas le mariage religieux, on demande un certificat de mariage religieux pour attester la filiation.
Je me suis intéressé au Décret Crémieux : le Second Empire avait reconnu l'égale citoyenneté à tous les Algériens. La Troisième République en affirmant que les Juifs étaient dans une situation spécifique, cherchait, en réalité, à retirer aux musulmans la citoyenneté.
Lors de ma rencontre avec la Ministre de la Justice, Madame Rachida Dati, j'ai évoqué cette affaire et elle fut très attentive.
Par ailleurs, le gouvernement a demandé récemment à la CNIL l'autorisation de faire des fichiers ethniques. Inquiet, je demande : à quand un fichier juif ?


-D.R. : La sénatrice Dominique Voynet vous a qualifié de « vrai stalinien » et d' « autocrate ».
N'y aurait-il pas justement une connivence ente l'écologisme qui présente la peur de tout comme une passion positive – peur du sexe, de l'alcool, du tabac, des OGM, de l'effet de serre, du poulet, de la mondialisation, etc.- avec l'exaltation de la pureté dangereuse des nazis ?


-J-P. B. :Absolument, vous avez tout à fait raison.
Chez les nazis, on retrouve un culte de la nature primitive, et le rejet de ce qui est connaissance rationnel.
On retrouve, oui, chez certains écologistes, de la même manière, une sorte de culte à l'état de nature.
La pureté de la race, la pureté de la nature :chez les nazis, il faut enlever de la nature ce qui la souille, c'est à dire...les Juifs.


-D.R. : Michel Foucault l'avait dit : « jusqu'à présent, on se demandait si la révolution était possible. Aujourd'hui, la question, c'est : est ce désirable ? Et la réponse, c'est non... » Vous êtes d'accord ?


-J-P. B. :C'est vrai que les grandes révolutions ont toujours fini par manger leurs enfants.
L'idée d'homme nouveau est une idée criminelle.
Ne jamais porter atteinte à l'intégrité physique ou psychique d'un homme : c'est la limite ultime qu'il faut se donner...
Après, il reste toujours une étincelle utopique continuant de briller et qui vaut la peine d'être sauvé.


Entretien paru dans Israel Magazine N° 84
























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