mardi 10 juin 2008

Entretien Jean-Yves Camus

Propos recueillis par David Reinharc


Petit piqûre de rappel : 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. Puis ce fût les « joyeuses années 90 » avec ce rêve de la « fin de l’Histoire » prévu par Francis Fukuyama.
Depuis le 11 septembre, l’Histoire a fait son retour : l’Amérique, Israël, le monde occidental – et, avec eux, la paix et la démocratie – sont de nouveau en état de guerre contre la menace invisible et omniprésente de la terreur et de la barbarie.
Il y a d’un côté, ceux qui relativisent le désastre et de l’autre, des intellectuels qui l’analysent, le décryptent, et inquiets de voir Israël et les Juifs, comme en 1938, en première ligne, interpellent l’opinion publique.
Jean-Yves Camus fait partie de ces derniers.
Politologue, chargé de cours à l’Institut Universitaire d’études juives Elie Wiesel, chercheur associé à l’IRIS, il est également membre de la « Task force on antisemitism » du Congrès Juif Européen et rédige depuis dix ans la partie relative à la France du rapport annuel Antisemitism Worldwide, réalisé par le Stephen Roth Institute à l’Université de Tel-Aviv.

Sur l’extrême droite française, l’axe Hezbollah-Syrie-Iran, le multiculturalisme et ses dangers, le tiers-mondisme dévoyé, l’alliance rouge-brun-vert, il offre une analyse claire, refusant l’intimidation du « politiquement correct ».
Entretien avec un intellectuel, dont on ressort plus intelligent et mieux armé qu’au début…


David Reinharc :Vous revenez d’un voyage en Israël.
Tandis qu’en Europe, les projecteurs furent braqués sur les civils libanais alors que l’image d’Israël se résumait à des blindés, des avions ou des soldats, j’aimerais recueillir vos impressions sur le conflit vu de là-bas.


Jean-Yves Camus : Pour commencer, je suis assez en colère contre l’emploi immodéré fait par les médias, mais aussi par l’immense majorités des commentateurs juifs et pro- israéliens, du terme « guerre du Liban » ( ou : « au Liban » »), car elle donne l’impression fausse que c’est Israël qui a porté la guerre à l’extérieur. Or ce qui s’est passé est avant tout une guerre en et contre Israël, désignée par les médias israéliens comme « milhama ba tsafon », c'est-à-dire une guerre au Nord du pays. Ce terme décrit exactement la réalité : un tiers du pays sous les bombes du Hezbollah. Il faut commencer par là si on veut rétablir les faits : il existe un agressé, Israël, et un agresseur, l’axe Hezbollah- Syrie- Iran. Ma seconde impression concerne le terme de « civils ». Il faut bien comprendre que pour les antisémites et les antisionistes radicaux, il existe des civils arabes, qui sont tous les non- militaires, mais il n’existe pas de civils israéliens. Tout israélien(ne) est vu(e) comme un militaire en activité ou en puissance. L’Etat hébreu est décrit comme une vaste forteresse, belligène par nature. Troisième impression : contrairement à ce que disent nombre de commentateurs européens, et sans doute à ce qu’ils souhaitent, la guerre n’a pas produit de dissensions majeures en Israël, bien au contraire. Le consensus national sort renforcé. La raison est simple : d’une part, l’attaque du Hezbollah et l’attitude de l’Iran sont perçus à juste titre comme une menace sur l’existence même de l’Etat hébreu ; d’autre part, tous les secteurs de la société ont payé leur tribut aux katiouchot et à la guerre. Il existe des victimes juives et d’autres non- juives, parmi les soldats morts ou blessés, il y a des jeunes de kibboutzim de gauche et des habitants des implantations, et même des nouveaux immigrants dont le rabbinat ne reconnaissait pas la judéité. Dernière impression, la plus importante : contrairement à Shmuel Trigano et d’autres, je pense qu’il existe un avenir- et un bel avenir- pour la communauté juive de France et pour une bonne partie de la diaspora. Mais je pense désormais que, pour quiconque ne se satisfait pas d’une vie de confort matériel, pour quiconque souhaite transmettre le judaïsme à ses enfants, l’histoire du peuple juif s’écrit en Israël et pas ailleurs.


D.R. : Ne pensez-vous pas que le discours sur Israël est hanté par un antisémitisme compassionnel qui se focalise sur la « victime », dans une jouissance obscène qui désigne implicitement les Juifs comme bourreaux, réactivant ainsi les mêmes mythes antisémites qu’au Moyen –Age ?


J-Y. C. : Vous avez raison, mais le fond du problème n’est pas dans la réactivation du mythe antisémite, chrétien d’ailleurs à l’origine, du Juif bourreau et tueur d’enfants. Le discours sur Israël est habité par deux stéréotypes anti-juifs majeurs. Le premier est celui selon lequel le Juif ne doit pas devenir sujet de sa propre histoire. Dans la théologie chrétienne pré- conciliaire, le judaïsme n’était vu que comme l’ombre portée de la « vraie foi ». Dans l’islam, le Juif doit se contenter d’être un citoyen protégé et de seconde zone. Après des siècles de ce type de raisonnements, le monde non- juif a encore du mal à admettre que nous voulions être acteurs de notre devenir et non plus nous contenter de ce que l’on nous octroie. Le second stéréotype, c’est celui du Juif faible et lâche. Le Hezbollah, comme une bonne partie du mouvement islamiste, ne reconnaît aucune validité ni à l’Etat juif, ni même à l’existence du peuple juif. Pour eux, ce sont des mythes entretenus par des mensonges : d’où le succès du mythe des khazars par exemple, ou l’affirmation selon laquelle il n’y a jamais eu de Beth Hamikdash à Jérusalem. Le monde islamiste considère aussi que les israéliens se sont un peu endormis dans leur confort et leur matérialisme et pense que, si il attaque Israël au cœur, la peur va finir par submerger le pays et provoquer la fuite de ses habitants. On trouve fréquemment, dans la prose arabe, l’idée que tous les israéliens finiront par partir, « comme les colons européens d’Algérie ou de Rhodésie », ais-je lu récemment. Le Hezbollah est profondément imprégné de cette idée de la faiblesse intrinsèque des Juifs. Et en Europe aussi, cette idée perdure : qui sont donc ces gens qui ont toujours courbé l’échine et qui ont maintenant l’audace de vouloir se défendre, voire de riposter ? Ceci étant, je retire de mon séjour dans les territoires administrés par l’Autorité palestinienne, l’impression claire que la majorité des palestiniens sait pertinemment, elle, que les israéliens ne partiront jamais.


D.R. : La coalition rouge-brun correspond elle, selon vous, à une tendance qui va s’inscrire dans la durée ? Cette alliance est-elle aussi européenne (je pense, par exemple à la Slovaquie) ?


J-Y.C. : Il n’existe pas de coalition rouge-brun, mais des mouvements qui, à l’époque du bloc soviétique déjà, avaient réussi à survivre en donnant une teinture « marxiste » ou « communiste » à leur nationalisme antisémite et xénophobe. Cela était vrai notamment en Pologne avec le mouvement « Pax », en Union soviétique au sein du PCUS où existait une aile slavophile, en Roumanie autour de Ceaucescu ou encore en RDA, dans laquelle l’épuration des nazis fut tout sauf parfaite…On savait par exemple dès le début des années 80, que le mouvement skinhead existait en RDA, qu’il était toléré par le régime, et que les étudiants et travailleurs « de couleur » venus des « pays frères », n’étaient pas traités en camarades. En fait, on s’aperçoit aujourd’hui que le communisme a en quelque sorte glissé sur les peuples d’Europe de l’est comme l’eau sur les plumes d’un canard. Après sa chute, les vieux nationalismes antisémites d’avant 1939 ressortent du placard, comme congelés pendant toute l’ère « socialiste ». Aujourd’hui en Slovaquie, le problème n’est pas l’extrême- droite, ni l’extrême- gauche d’ailleurs. C’est le fait que personne, dans les partis démocratiques, ne questionne la légitimité et l’histoire du premier Etat slovaque dirigé par Mgr Tiso, qui a édicté sa législation antijuive sans que le Reich le lui demande. Plutôt que de coalition rouge- brune, il faudrait dire de certains partis, je pense en particulier au KPFR russe de Ziouganov, qu’ils sont à la fois rouges et bruns.


D.R. : Les Britanniques sont en train de revoir le modus vivendi entre l’Etat et les islamistes radicaux.

Existe-t-il selon vous une nouvelle génération de djihadistes très organisés, soutenue par l’extrême droite et l’extrême gauche, prête à en découdre avec un Occident « impie » dont Israël serait le cœur ?


J-Y.C. : Les Britanniques sont certes en train de revoir cela, mais une fois que le mal est irrémédiablement fait ! Et puis, ils ne remettent pas en question le principe même du multiculturalisme, qui est la source du problème. Petite parenthèse : les Juifs britanniques s’accrochent très majoritairement à ce concept de société multiculturelle, tous comme les Juifs français le promeuvent souvent, parce qu’ils pensent qu’il va dans le sens de leurs intérêts. Cela serait sans doute vrai dans une société sans islam radical. Mais ici et maintenant, dans le rapport de forces actuel, le multiculturalisme va à l’encontre des intérêts des Juifs. Et pour ma part, j’y suis de toute façon défavorable par principe (et je suis, je précise, un juif orthodoxe). Mais revenons à la question : oui, il existe une nouvelle génération de djihadistes, qui se caractérise par le fait qu’elle est née sur le sol européen, maîtrise les codes de la culture dans laquelle elle a grandi, et veut la détruire. Ceux qui font ce choix ne sont pas majoritairement, comme on l’entend, victimes de l’aliénation ou de la relégation sociale. Ils font le choix d’une idéologie, d’une vision du monde. Pour l’instant, l’appui que leur offrent les deux extrêmes est, au point de vue logistique, assez marginal. L’extrême- droite favorable à l’islam radical est composée de clowns politiques du type David Myatt ou Daniel Milan, qui relèvent de la psychiatrie. A l’extrême- gauche existent des organisations sérieuses, structurées, ayant l’expérience de la lutte armée, par exemple le Camp Anti-Impérialiste, ou les diverses organisations gauchistes turques et kurdes actives en Europe. Toutefois, leurs sympathies ne vont pas à la nébuleuse al Qaeda mais aux mouvements radicaux palestiniens et aux groupes armés irakiens, souvent hybrides d’islamisme radical et de baathisme. Une partie de l’extrême- droite et de l’extrême- gauche contribuent pour leur part à banaliser l’islam radical et l’islamisme. A l’extrême- droite, c’est toujours par antisémitisme. A l’extrême- gauche, c’est plus compliqué. Il existe un facteur qui est le tiers-mondisme dévoyé, fréquent chez les altermondialistes : l’islam apparaît alors comme la religion des pauvres en lutte pour un ordre mondial plus juste. Il existe une composante marxiste dévoyée : l’islamisme est alors analysé comme un refuge transitoire pour des masses de musulmans vivant en Occident, soumis au racisme et à l’aliénation sociale, c’est par exemple l’analyse du SWP britannique et de ses adeptes trotskystes français, et sans doute celle de la direction du MRAP. Il existe enfin cet antisionisme qui nazifie Israël, le sionisme et éventuellement, les Juifs.


D.R. : Face à cette alliance rouge-brun-vert, croyez vous qu’il faille approfondir une amitié judéo-chrétienne, à l’heure où Benoît XVI esquisse une approche novatrice et est connu pour être un ami du peuple juif ?


J-Y.C. : Je ne crois pas au concept d’alliance rouge- brun- vert. Je crois à des convergences d’opinions et d’intérêts, lesquelles se manifestent par un langage et des attitudes semblables ou proches, en premier lieu sur les questions liées au Moyen-Orient et à l’islamisme, et dans le domaine des relations internationales en général ( anti-américanisme/anti-occidentalisme). Une alliance suppose des contacts directs, personnels, entre les alliés, et un plan concerté. Cela existe, mais à la marge seulement. Mes adversaires m’ont accusé de nier le danger en disant cela. Or précisément, non seulement je ne le nie pas, mais je le crois supérieur à ce qu’ils en disent. Car si l’antisionisme absolu et la complaisance à l’égard de l’islamisme étaient restreints à cet arc-en-ciel des radicalités, ce serait somme toute un phénomène très minoritaire. Or c’est tout le contraire. Ainsi, les traditions culturelles anti-juives sont encore si vivaces dans l’Europe contemporaine, et bien entendu dans le monde arabo- musulman, qu’elles trouvent écho bien au-delà des islamistes, chez les nationalistes arabes par exemple, et chez une partie significative des chrétiens arabes. Elles perdurent au sein même de la culture majoritaire, de droite comme de gauche, chrétienne ou musulmane, et chez les athées les plus acharnés. Que je sache, en France, ce n’est pas un « rouge- brun- vert » qui a trouvé des vertus stabilisatrices à l’Iran, ou déposé une proposition de loi tendant à interdire le blasphème ! Revenons à la question. Je trouve la formulation « amitié judéo-chrétienne » ambiguë. Pour être franc, je ne crois pas au dialogue théologique. Je crois qu’avec les chrétiens, nous pouvons nous retrouver sur des valeurs, sur le Décalogue, ce qui est déjà bien. Ceci étant, toutes les églises chrétiennes n’ont pas fait le même chemin, je pense aux Orthodoxes, par exemple. Et je ne me fais aucune illusion sur le philo- israélisme des protestants fondamentalistes, qui s’inscrit dans une vision de la Fin des Temps et de la conversion finale des Juifs.


D.R. : Des chaînes venant du monde arabo-musulman véhiculant tous les poncifs de l’antisémitisme millénaire, la haine des chrétiens et de l’Occident, justifiant même l’égorgement des otages et le djihad armé, avec un vocabulaire semblable à celui des extrêmes-droites européennes, ont-elles un réel impact sur les populations musulmanes basées en Europe ?


J-Y.C. : Je ne sais pas quelle est leur audience réelle, car elle n’est pas scientifiquement mesurée par l’équivalent d’un baromètre Médiamétrie. Toutefois, on peut penser que les paraboles qui fleurissent dans nos villes ne sont pas uniquement destinées à capter les chaînes de dessins animés… Ceux qui ont cru que le problème avait disparu avec l’interdiction de al Manar se sont trompés : la chaîne wahabite Iqra ; les chaînes iraniennes IRIN et Sahar et al Alam, l’égyptienne al Nas, continuent de véhiculer cet antisémitisme rabique, qui s’exprime aussi à l’occasion sur al Arabiya et al Jazeera, quoique de manière plus subtile. Le problème est quasi-impossible à résoudre car, à condition de disposer du matériel adéquat, il est possible de regarder ces chaînes via plusieurs satellites sur lesquels la justice française et le CSA n’ont rigoureusement aucun pouvoir. Oui, ces chaînes, en particulier celles d’information à niveau élevé de compétence technique et journalistique, comme al Jazeera et al Arabiya, ont une influence. Elles ont en particulier largement popularisé les actions de la « résistance »irakienne. Mais elles sont sans doute dépassées en impact par l’Internet, qui est aujourd’hui le vecteur principal de propagande et d’organisation du djihadisme. Petite remarque : les plus virulentes de ces chaînes utilisent un langage antisémite qui est plus violent que la propagande publique de l’extrême- droite européenne, dont une partie a d’ailleurs mis en sourdine son antisémitisme.


D.R. : Le cheikh Qaradaoui apporte sa caution à la lutte armée contre les non musulmans.
Comment expliquer que les pouvoirs publics aient accepté de reconnaître comme interlocuteurs respectables des organisations musulmanes se posant sous son autorité suprême ?


J-Y.C. : Qaradawi n’apporte pas sa caution au djihad armé, il y appelle, notamment lorsqu’il s’agit d’attentats- suicides en Israël, y compris contre des civils. Ce n’est pas à proprement parler les non- musulmans qui sont sa cible mais « l’occupation étrangère » d’une terre appartenant historiquement, selon lui, à la Oumma. En France, c’est l’UOIF qui se réfère le plus souvent à Qaradawi, qui vient des Frères musulmans. La reconnaissance dont dispose l’UOIF ne tient pas tant à son poids parmi les musulmans pratiquants, qui est plus faible que ce qu’on croit, que d’un calcul cynique des politiques, pour qui l’islam socialement et moralement hyper-conservateur de l’UOIF constitue une garantie que la population musulmane reste « sous contrôle », notamment dans les quartiers difficiles. Erreur d’autant plus funeste que l’UOIF ne contrôle rien du tout dans les quartiers sensibles, où s’implantent par contre salafis et tablighis. Les mêmes politiques pensent sans doute que l’essentiel est d’avoir des organisations musulmanes qui assurent la paix civile ici, même si par ailleurs elles sont très « limite » sur la question du Moyen-Orient. Répétons-le : l’antisémitisme est un déterminant marginal dans la vie politique française, donc au moment de peser le pour et le contre, la classe politique voit les avantages des bonnes relations avec l’UOIF, et ignore le reste. Le même problème s’est posé en Grande-Bretagne avec le Muslim Council of Britain : lorsque Sir Iqbal Sacranie, qui est un antisémite accompli, a refusé d’assister à la journée commémorative de la Shoah, les instances de l’Etat ont été choquées. Aujourd’hui, Sacranie est parti, mais le MCB conserve la même position et la même représentativité parce qu’il est considéré comme un moindre mal. Cette vision assez policière de la place des musulmans dans la société, cette idée selon laquelle l’essentiel est qu’ils soient « tenus », comme au temps des colonies, est à la fois une faute morale et une erreur politique. D’abord parce que les organisations islamistes ne représentent pas les musulmans. Ensuite parce qu’on encourage par ce biais le communautarisme.


D.R.: Quel ouvrage ou projet préparez-vous actuellement ?


J-Y.C. : Je sors le 28 septembre chez Milan un petit essai intitulé "Extrémismes en France : faut-il en avoir peur ? ». Il sera suivi en mars 2007 par un ouvrage sur « Racisme et antisémitisme sur Internet », publié par le Conseil de l’Europe. Et je préface un livre de Stéphane François intitulé « La musique europaïenne, ethnographie politique d’une subculture de droite ». Je ne cache pas en effet mon intérêt pour la musique industrielle, « dark- folk » et les différents sous-genres du metal, dans lesquels, soit dit en passant, la scène israélienne est passionnante.


Entretien paru dans Israël Magazine N°72


1 commentaire:

Anonyme a dit…

ce que je cherchais, merci