samedi 14 juin 2008

Entretien Michale Boganim

Propos recueillis par David Reinharc


Je viens vous interroger sur un film que vous venez de tourner sur les Juifs d’Odessa alors que vous trouvez en Israël, au moment d’une polémique à propos des Juifs du Gousch Katif qu’on veut exiler de leur propre terre.
L’exil est-il selon vous – comme dans votre film – le thème du peuple juif dont il ne cesse de décliner les différentes variations… ?


Michale Boganim : Je pense qu`on ne peut absolument pas comparer l`exil des juifs Russes aux Juifs du Goush Katif. Je dirais que les juifs Russes n`avaient pas le choix. Rester en Russie, c’était s`exposer à un antisémitisme virulent, des conditions économiques déplorables, une situation politique instable. Pour eux, venir en Israël ou aux Etats Unis, c`était avant tout une question de vie ou de mort, il fallait qu`ils sauvent leur peau. Dans l’histoire juive, l’exil a souvent été lié à l’impossibilité pour les juifs de rester dans un pays. Ce fut rarement un choix, mais plutôt une nécessité.



David Reinharc : Le film tourne autour d’Odessa, une ville mythique, berceau de la yiddischkeit.
Dans ce film, je ne vois pas seulement la nostalgie de la ville d’où surgit le génie juif moderne mais aussi la « nostalgie de la nostalgie », comme si les exilés Odessites qui vivent à Ashdod étaient les « derniers hommes »…


M.B. : Odessa dégage une charge poétique et nostalgique très forte. C’est une ville qui a en effet inspiré bon nombre d’écrivains juifs: Isaac Babel, Bialik , Sholem Alekheim…Mais aussi des écrivains non juifs comme Pouchkine. Tout ces livres ont bien sûr étés une source précieuse pour moi. Le film retrace le parcours d’ Odessites qui ont quitté leur ville et qui sont partis s’installer à New York et en Israël. Mais Odessa reste fortement ancré dans leur imaginaire, en partant, ils l’ont magnifié. Disons que c’est un film nostalgique sur la nostalgie. La nostalgie est dans le film comme un musique intérieure, un retour sur soi. Et les personnages que j’ai filmé sont les derniers à être dans cette nostalgie. Les enfants ne connaissent pas ce sentiment douloureux. C’est leur chance. Dans ce sens, il n’ y a pas de filiation.


David Reinharc : Entre le « déjà plus » d’ Odessa – une ville fictive qui n’existe plus – et le « pas encore » l’Amérique et Israël – Ashdod est filmé comme un non lieu, un chantier pour nouveaux immigrants - vos personnages ne flottent t-ils pas dans un entre-deux, un monde en suspens, qui se délecte du « pas tout de suite » ?


M.B. : Il y a plusieurs temps dans ce film et théoriquement Odessa fait partie du passé de ces gens , tandis qu’ Israël ou New York font partie du présent, voire du futur. Mais dans la réalité Odessa est présent partout. Mes personnages ont comme transporté leur ville ailleurs. Et Odessa est bien plus vivant et réel à Little Odessa qu’ à Odessa même. Il y a le monde intérieur dans lequel vivent ces gens et l’extérieur : leurs villes d’accueil dans lesquelles ils évoluent comme des étrangers, voir des touristes. Dans ce sens ils vivent entre deux mondes.
Il y a cette scène, où certains personnages vont visiter Manathan en car pour touristes alors que cela fait près de 30 ans qu’ils vivent à New York. A Ashdod, nous voyons une grand- mère qui a recréé dans son appartement un musée à la gloire d’ Odessa. Elle est branchée sur la radio russe qui donne des informations sur Moscou ou l’ Ukraine et quand sa petite fille vient la voir (elle est déjà israélienne), elle ne comprends pas l’engouement de sa grand mère pour Odessa. Il y a une rupture entre les différentes générations.


David Reinharc : A peine sont-ils sur le point de fouler le sol d’Israël ou de l’Amérique que vos personnages sont pris par l’envie d’aller voir ailleurs s’ils y sont…
L’attente de la terre promise ne s’arrête jamais.
Selon vous, les Juifs n’ont-ils pas posé leurs valises en Israël?


M.B. : C`est le grand paradoxe du film, les Russes arrivent en Israël et se sentent plus que jamais en exil. Imaginez, ils arrivent d` Odessa et ils sont envoyés directement a Ashdod, Ber Sheva, toutes ces villes de développement, prés du désert. C`est un grand choc pour eux, culturellement. Ils quittent une grande nation -la Russie- pour arriver au Moyen Orient.
Ils n’ont rien de commun avec ce tout petit pays qu’est Israël. Ils n`ont rien en commun avec les autres communautés.
Il y a d`ailleurs une violence et une haine très grande entre les Marocains, les Ethiopiens et les Russes. C`est ce que dit un des personnages : je suis arrivé dans un pays ou je pensais que tout le monde était juif, frères et je vois que les Marocains n`aiment pas les Russes, les Russes n`aiment pas les Ethiopiens…La désillusion est plus forte en Israël, car l`attente est plus forte.
D' ailleurs, on observe un phénomène nouveau aujourd’hui : 100 000 Russes installés en Israël sont repartis.
Et puis, comme l`a dit très justement un critique américain, mes personnages sont dans une situation d` exilestentialisme. Un état permanent d`exil. La diaspora continue même en Israël, mais sous une autre forme.


David Reinharc : Les Juifs russes sont, dit un personnage, Juifs en Russie et Russes en Israël.
Mais ce sentiment d’étrangeté ne prend –il pas fin avec la génération des sabras, Juifs en Israël ?


M.B. : Oui c`est pourquoi les Odessites que j`ai filmés sont les derniers hommes. A Odessa, les Juifs sont partis pour la plupart et les petits enfants d` Odessites seront Américains aux Etats Unis, Israéliens en Israël. Les générations d ‘après seront déjà intégrées. Ceux que j’ai choisi de filmer sont eux encore arrachés à leur terre d’enfance. C’est douloureux et presque irrémédiable.


David Reinharc : Michel Gurfinkiel vient de sortir un bel ouvrage : « le Roman d’Odessa » (Editions du Rocher).
En quoi votre approche diffère t-elle de la sienne ?


M.B. : Le film est une évocation poétique d`Odessa. Le livre de Michel Gufinkiel retrace brillamment l`histoire d` Odessa. C`est un livre qui expose des faits, alors que mon film convoque les sens.
C`est une approche plus impressionniste, mais aussi plus intime, plus sensible.


David Reinharc : Le cinéma israélien connaît actuellement un véritable engouement et il s’est imposé en dehors de ses frontières comme un cinéma riche, créatif et de grande qualité.
Vous même ayant connu l’expérience de l’exil, le cinéma vous donne t-il ce sentiment d’appartenance ? Vous définissez-vous comme un cinéaste israélien ?


M.B. : Je suis , en effet, née en Israël et ce film est une co- production avec Israël, il est considéré comme un film israélien et moi comme une cinéaste israélienne. Maintenant la réalité est plus complexe. Je navigue entre plusieurs identités, plusieurs lieux, plusieurs mémoires, plusieurs langues…Tout comme les personnages de mon film.
Le cinéma justement ne me donne aucun sentiment d’appartenance, mais c’est plutôt une façon pour moi d’être dans plusieurs lieux. Je voyage beaucoup avec mes films. J’ai présenté mon film en Israël, mais aussi à New York, à Buenos Aires, à Toronto, à Moscou…
Et la grande richesse du cinéma, c’est qu’il ne réduit pas, il est une fenêtre sur le monde.


Quels sont, pour l’heure, vos projets ?


M.B. : D’autres films, à l’étranger, c’est la seule chose qui est sûre !


Entretien paru dans Israël Magazine (Hors Série 6ème année)





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