lundi 9 juin 2008

Entretien Morad El Hattab

Vient de paraître :
Morad El Hattab
, Philippe Jumel, Roger Bensadoun : La Génération 68 au service de la mondialisation. La grande trahison

(éditions David Reinharc )

Propos recueillis par David Reinharc


ENTRETIEN
avec Morad EL HATTAB, philosophe, son livre : Chroniques d’un buveur de lune - Essais sur le Mal et l’Amour, préfacé par le Pr. Raphaël Draï, chez J-M. Laffont Editeur, est déjà considéré par un grand nombre d’universitaires américains comme « un des plus grands livres de ce début du XXIème siècle ». Morad El Hattab, lauréat du Prix Littéraire Lucien Caroubi, Prix pour la Paix et la Tolérance, aspire à ce que le dar el-Islam , la maison de l’Islam, demeure en ce monde le dar el-Salam, la maison de la Paix.


D.R. : Avant toute chose et alors que vous êtes un homme de paix apprécié et respecté, comment ressentez vous la mise à l’écart que l’establishment et les grands médias vous imposent alors que vous représentez largement les Musulmans modérés ?


M.E.H. : Je suis déçu de cette mise à l'écart très apparente. Cela n'empêche pas mes nombreux contacts informels avec les journalistes les plus éminents. Il semble que depuis quelques mois le ton des médias et de l'establishment évolue : la prise de conscience européenne de la montée de l'antisémitisme, la disparition d'Arafat, la résolution 1599 sur la Syrie, le plan de Sharon pour Gaza,... tous ces évènements et bien d'autres font évoluer la tonalité du "politiquement correct". Aujourd’hui, dans une société française où apparaissent des signes de crispation communautaire et des revendications anti-laïques qui font surgir les figures de l’intolérance et du fanatisme, j'en profite pour rappeler ma disponibilité et mon engagement qui est de permettre pour chaque citoyen(ne) la reconnaissance des droits et des devoirs dont le respect permet à tous de vivre ensemble.


D.R. : Vous êtes un intellectuel français de confession musulmane dont le discours tente de contrebalancer un islam intégriste. D’aucuns ne parviennent à distinguer un islam ouvert et pacifique d’une approche intolérante de la foi. Quelle distinction proposez-vous ?


M.E.H. : Il faut opposer les lumières de la raison aux ténèbres de l’obscurantisme et sortir d’une vision essentialisante de l’Islam car le message du Coran est une pacification de l’âme, un appel à l’amour et à l’idéal de paix universel car sa lecture notifie clairement la quête du savoir, la recherche de la sagesse et la considération de la vie comme valeur suprême.


D.R. : Et les tenants du Djihad et des attentats suicides ?


M.E.H. : Djihad veut dire effort sur soi ! Un hadith authentique du Prophète Mohammed (SBAL) dit : « L’encre du savant est plus sainte que le sang du martyr. », d’ailleurs le Coran a pour but de faire « naître des réflexions » et « d’augmenter la science » (Sourate 20, versets 113 et 114) ; et non de produire des « kamikazes » qui tuent des innocents !


D.R. : Alors nous sommes très proches, êtes-vous un ami des Juifs ?


M.E.H. : Je crois en la puissance de la pensée juive et en son imagination créatrice d’où mon amitié indéfectible pour le peuple juif. La civilisation hébraïque est basée sur le principe fondamental formulé dans la Michna Sanhedrin : « Celui qui détruit une âme est aussi coupable que celui qui aurait détruit l'univers tout entier et celui qui maintient en vie une âme a le mérite de celui qui maintiendrait en vie l'univers tout entier ». J’ai découvert que ce texte du IIe-IIIe siècle se retrouve mot pour mot dans le Coran (S.5, v.32) !


D.R.: L’humanité est née d’avoir dit « non » à Dieu, nous dit Lévinas. Abraham discute avec Dieu la destruction de Sodome et Gomorrhe ; Jésus reproche à son père de l’avoir abandonné. Mais le musulman étant par essence « soumis », la question de la liberté n’est-elle pas un obstacle insurmontable ?


M.E.H. : Le Cheikh Ali Abderraziq, docteur à l’université d’Al-Hazar, écrivait en 1925 dans L’Islam et les fondements du pouvoir : « Aucun principe religieux n’interdit aux musulmans de concurrencer les autres nations dans toutes les sciences sociales et politiques. Rien ne les empêche d’édifier leur Etat et leur système de gouvernement sur la base des dernières créations de la raison humaine et sur la base des systèmes dont la solidité a été prouvée, ceux que l’expérience des nations a désignés comme étant parmi les meilleurs. » En somme l’islam est un garant de la liberté de pensée du croyant et non un dogme indissociable d’un régime autocratique où la liberté de conscience n’est qu’un mythe !


D.R. : L’Islam se présente comme la dernière prophétie, celle qui intègre toutes les autres, la première et seule vraie religion. Ce complexe de supériorité ne porte t-il pas en lui l’intolérance ?


M.E..H : « Vous êtes tous d’Adam et Adam est de terre. » a dit le Prophète Mohamed (SBAL), de plus le Coran invite au respect dans la manière de se conduire avec autrui : « Rappelle, tu n’es là que pour rappeler, rien d’autre. Tu n’as sur eux aucune autorité despotique. » (S.88, v.21-22) et « À vous, votre religion. À moi, ma religion. » (S.109, v.6).


D.R. : Vous luttez activement contre l’antisionisme et l’antijudaïsme. Pourquoi ?


M.E.H. : En 1967, le Dr Martin Luther King écrivait : « L'antisémitisme, la haine envers le peuple juif, a été et reste une tâche sur l'âme de l'humanité. Alors sache aussi cela : antisioniste signifie de manière inhérente antisémite, et il en sera toujours ainsi. » Et il avait raison car cette haine du Juif, de l’Israélien ou du sioniste est un non-sens, une absurdité vertigineuse qui démontre une crise de l’idéal humain. Je pense que la criminalisation de l’Etat d’Israël est le cancer du XXIème siècle car Israël n’est pas coupable de l’illettrisme et de la pauvreté, et encore moins du manque d’esprit critique et démocratique qui traversent actuellement les Etats Arabes et ceux d’Europe de l’Est. Cette "durbanisation" des esprits, c’est le conformisme de l’aberrant !


D.R. : Mais le monde arabe subit la montée de l’islamisme, pourquoi ? Et quel est votre espoir dans ses rapports avec Israël?


M.E.H. : Le drame de la rue arabe est qu’elle n’a aucune culture politique, elle sait ce qu’elle ne veut plus sans exprimer de manière objective ce qu’elle veut. Seul le discours contestataire séduit, pas le programme car il n’existe pas !

Soyons réalistes, il faut normaliser l'existence de l'Etat hébreu auprès du monde arabe, et ce rapprochement enclenchera un processus de développement économique, scientifique, social et culturel sans équivalent. Je le répète sans cesse à mes frères Arabes : Israël n’est pas notre ennemie ; notre ennemie, c’est l’ignorance !


D.R. : Dans vos écrits, vous interpellez les hommes afin qu’ils fassent preuve de douceurs devant la femme. Mais dans le Coran, l’homme n’a t-il pas prééminence sur la femme ?


M.E.H. : La sourate 4, dès le premier verset, pose l’être féminin dans sa dignité de créature égale à l’homme. Je pense que les femmes éveillent l’être humain à l’amour impérissable et que le principe féminin est une force créatrice qui fait passer l’éducation avant la domination, la survie avant la destruction, les valeurs d’expérience avant les abstractions – ce sont des valeurs universelles que les hommes doivent reconnaître et soutenir.


D.R. : Quel espoir peut-on avoir pour les Juifs, maudits par Dieu dans le Coran ?


M.E.H. : Les intégristes devraient se rappeler l’injonction faite par le Prophète Mohamed (SBAL) : « Celui qui fait du mal à un Juif ou à un Chrétien trouvera en moi son adversaire au Jour du Jugement. » et le Saint Coran (S.2, v.62) est claire : « Ceux qui croient, ceux qui suivent le Judaïsme, les Chrétiens, les Mandéens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier, effectue l’œuvre salutaire, ceux-là trouveront leur salaire auprès de leur Seigneur. Il n’est pour eux de crainte à nourrir, et ils n’éprouveront nul regret. »


D.R. : Si une ouverture est possible, quelle « révolution culturelle » l’islam tolérant que vous incarnez doit-il opposer à la lecture littérale, rétrograde et fermée des intégristes ?


M.E.H. : Sachez que je suis triste de constater le renouveau des censures et des inquisitions, la substitution de l’anathème à l’argument, et de l’assassinat pur et simple à la discussion d’idées. L’Islam doit faire son aggiornamento en réinterprétant les principes juridiques fondamentaux à la lumière de la modernité et de l’évidence scientifique afin de s’adapter au monde contemporain.


D.R. : Selon vous, le premier ministre turc est-il le représentant d’un islam laïc et ouvert ou un chef musulman qui fera entrer dans l’Europe un islam conquérant ?


M.E.H. : Je ne sais pas. Ce qui m’inquiète c’est que Mein Kampf d'Adolf Hitler figure depuis plusieurs semaines au palmarès des meilleures ventes des libraires turcs. Depuis janvier, il s'est vendu à près de 50.000 exemplaires !


D.R. : A l’heure de la recrudescence des actes antisémites, n’est-il pas légitime de penser que certains intellectuels ont une part de responsabilité, interprétant à l’infini l’incendie d’une synagogue par un jeune beur (expression d’un mal être, tentative désespérée de reconnaissance...) au lieu d’appeler un salopard antisémite par son nom ?


M.E.H. : Leur responsabilité est indéniable car être antisémite n’est ni « intéressant », ni « révélateur », ni « représentatif », c’est tout simplement proclamer sa haine pour une religion essentiellement éthique. Face à ces actes odieux, lâches et méprisables, j’ai toujours demandé l’aggravation des peines encourues pour les auteurs de tels crimes. L’antisémitisme demeure encore trop présent dans notre société et nous devons l’éradiquer.


D.R. : Que répondez-vous à ceux qui en France déclarent que « Les Juifs en font de trop avec la Shoah » ?


M.E.H. : Je pense toujours à mes ami(e)s Juifs rescapés des camps car à un moment de leur vie la barbarie nazie leur a fait perdre jusqu’à leur nom et leur identité d’être humain. Totalement déshumanisés, ils n’étaient plus, en attendant la mort, que le numéro matricule gravé dans la chair de leur bras. Ne l’oublions pas !


D.R. : Vous êtes le premier écrivain musulman dans le monde à avoir élaboré un travail sur le Mal à partir d’Auschwitz, on vous dit très proche des survivants, pourquoi ?


M.E.H. : Les survivants m’ont enseigné que le silence est la plus vibrante des paroles. Quand je vois ce que les survivants ont donné à l'humanité, je peux seulement commencer à imaginer ce qu'auraient pu donner au monde les millions qui n'ont pas survécu. Je pleure leur perte, jusqu'à aujourd'hui. Leur mémoire reste une blessure que rien ne vient cicatriser, que voulez-vous chaque fibre de mon être perçoit leur absence...


D.R. : Est-ce que quelque chose vous a choqué pendant les commémorations ?


M.E.H. : Sauf erreur de ma part, pas une seule fois le nom d’Israël n’a été prononcé. Je pense que c’est très grave car cette omission évoque la perte d’identité des déportés et surtout me rappelle ce terrible verset des Psaumes (83, 5) : « …que du nom d’Israël, il n’y ait plus de souvenirs. »


D.R. : Vous avez beaucoup d’affection pour le philosophe Emmanuel Lévinas, pourquoi ?


M.E.H. : J’ai appris grâce à Lévinas que « l’essentiel n’est pas d’inventer l’idéal mais de réaliser. » !



Entretien paru dans Israël Magazine N°52






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