dimanche 8 juin 2008

Entretien Simone Veil


Propos recueillis par David Reinharc.


Ministre, présidente du Parlement européen, membre du Conseil constitutionnel, du général de Gaulle à Valéry Giscard d'Estaing, de François Mitterand à Nicolas Sarkozy, elle a vécu quarante ans au coeur de la politique française et européenne.
A l'occasion de la sortie d' « Une vie » (Stock), son autobiographie tant attendue, où elle se raconte à la première personne, elle a accepté de recevoir Le Jerusalem Post.
Entretien, donc, avec une femme au destin exceptionnelle, dans lequel elle passe en revue Nice, son enfance, ses lectures, la mémoire juive et la mémoire polonaise, ou encore le film Le Chagrin et la pitié.
La douleur affleure sous l'expression de son itinéraire, dans un livre écrit à la mesure de ce siècle duquel elle a réchappé du crime d'être né.


David Reinharc : Quel accueil a reçu votre livre « Une vie »?


Simone Veil : Je ne m'attendais pas au succès considérable que ce livre a eu (NDLR : 500 000 exemplaires déjà vendus).
Je reçois beaucoup de lettres et proportionnellement, il y a davantage de Juifs parmi ceux qui m'écrivent – surtout d'anciens déportés. Le public juif se sent plus concerné.


D.R. : En lisant votre livre, on sent à quel point la déportation a contribué à modifier votre vision du monde.
Quand avez-vous eu le sentiment qu'une « nasse se refermait sur vous » ?


S.V. : J'habitais Nice. Mon père était architecte et mes parents avaient pensé que ce serait plus simple pour ses affaires que nous nous installions dans cette région. Après la crise de 1929, on a cessé de construire.
Pour le coup, dés 31 ou 32, nous dûmes déménager dans un appartement plus modeste.
Notre immeuble faisait face à une église russe, reproduction d'une église de la Place Rouge, construite à l'occasion de la visite du tsar en France. Nous étions à proximité de la campagne et j'ai particulièrement aimé cet environnement.
Lors d'un contrôle d'identité, un regard furtif sur ma carte d'identité de deux Allemands en civil a suffi à me dénoncer comme juive. Un tragique concours de circonstance a ensuite permit au pire de faire irruption dans ma vie.


D.R. : Vous traitez dans votre livre de la mémoire juive et de la mémoire polonaise.
La Pologne aurait-elle saisi la balle de l'holocauste au bond pour faire vivre les Juifs sous la menace constante de ses concitoyens ?


S.V. :Avant même Auschwitz, des Polonais, dans tous les secteurs de la société, s'apprêtaient à fondre sur la communauté juive.
Il y eut en Pologne des pogroms après la Shoah. (NDLR : il y eut un pogrome à Kielce notamment, en 1946).
Je connaissais une jeune femme juive polonaise qui a refusé de venir en France à la fin de la Guerre, et qui, pensant que les choses commençaient à changer, en dépit du fait que les Juifs polonais ont senti leur terre natale se dérober sous leurs pieds au moment où les Allemands mettaient en marche la Solution Finale, a décidé de rester.
Elle a été assassinée dans un pogrom.


D.R. : Vous dîtes avoir conservé le sentiment que durant la guerre, « la communauté juive s'était peu impliqué ».
Ce délaissement des Juifs déportés à Auschwitz fut il aussi l'œuvre, pour vous, non seulement du monde mais aussi de vos coreligionnaires ?


S.V. : Il y a toujours un sentiment de culpabilité. J'ai le sentiment, c'est vrai, que la communauté juive s'est peu impliquée, au moins directement; dans l'aide morale et matérielle que les rescapés pouvaient espérer.
Oui, pour beaucoup d'entre nous, ce fut une période de complète solitude.
Je ne pense pas que la communauté ait tendu la main à ceux qui, sortant des camps, furent confrontés à la tentative de reprendre place dans la société.


D.R. : Partagez-vous l'opinion d'Aharon Appelfeld selon laquelle les victimes ne s'en sortent jamais et vivent leur vie durant avec la Shoah ?


S.V. : C'est vrai. Je revois deux très bons amis de déportation, on ne parle que de cela.
On y revient toujours.


D.R. : On sait que votre famille était républicaine et très laïque.
Est-ce par le biais des livres, que vous avez approfondi la connaissance de votre appartenance à la communauté juive ?


S.V. : Mon père surveillait mes lectures et ne supportait pas que je lise ces « petits romans » dont les jeunes filles de mon âge se délectaient.
Il dirigeait mes lectures : Tolstoï, Montherlant, Montaigne ou Racine, il tenait à ce que je fréquente la vraie littérature, aussi bien les classiques que les modernes, Zola, Anatole France.


D.R. : Aujourd'hui, que lisez-vous ?


S.V. : Je lis un peu de littérature mais j'ai une bibliothèque emplie au trois quart de livres de témoignages de déportés, sur la Shoah et la déportation.
J'aime beaucoup les grands romans américains, en particulier Philip Roth, notamment « Le complot contre l'Amérique », un roman où il raconte ce que vécut et ressentit sa famille lors des années où s'exerça la présidence de Charles Lindbergh, quand les Juifs avaient alors de bonnes raisons de craindre le pire.
Je lis beaucoup de livres sur la Shoah. Je n'arrive pas à en sortir. Ces deux dernières nuits, j'ai lu un livre portant sur le témoignage de six anciens déportés qui racontent leur déportation.
Imre Kertész est un auteur qui me marque aussi profondément.


D.R. : Pourquoi vous être opposé à la diffusion du Chagrin et la pitié, tandis que vous siégez au conseil d'administration de l'ORTF ?


S.V. : Je prends l'exemple de Clermont-Ferrand, une ville où un très grand nombre d'étudiants et d'intellectuels avaient rejoints la Résistance, où nombre d'entre eux furent arrêtés, et pour beaucoup déportés ou fusillés. Or, Clermont-Ferrand était présenté dans le film comme un exemple de collaboration.
J'ai vu la plaque à l'Université de Strasbourg – qui avait alors été transférée à Clermont-Ferrand- en mémoire de ces étudiants.
Preuve, si besoin est, que Le Chagrin et la pitié était fait par des gens qui avaient des comptes personnels à régler.
Car, n'en déplaise aux auteurs de ce film, de tous les pays occupés par les nazis la France est, et de loin, celui où les arrestations furent, en pourcentage, les moins nombreuses.
Les trois quart de la population juive vivant en France ont échappé à la déportation tandis que les Juifs néerlandais ont été éliminés à plus de quatre-vingts pour cent. En Grèce, il ne reste rien de la communauté juive de Salonique.


D.R. : Quel film sur la Shoah vous semble ne pas témoigner de raccourcis mensongers ?


S.V. : J'ai trouvé le film Holocauste intéressant dans la mesure où il restituait l'esprit des Juifs Français ou Allemands : « ça ne peut pas nous arriver, on est de bons Français ou de bons Allemands. Pas nous. »
Je n'ai pas aimé La vie est belle, de Roberto Benigni, avec ce happy end ridicule sur lequel se clôt le film. Je le dis dans mon livre : aucun enfant ne s'est jamais retrouvé dans un camp au côté de son père, et aucun déporté n'a vécu une libération semblable à celle présentée dans le film.
La liste de Schindler caricature aussi la réalité historique : cinquante personnes, tout au plus, ont bénéficié de l'action courageuse de Schindler.
Mais des films comme Lacombe Lucien, Portier de nuit, Le choix de Sophie sont des oeuvres que je trouve encore bien plus dérangeantes parce que les images sont aussi inexactes invraisemblables.
Et puis il y a Shoah de Claude Lanzmann. C'est d'une méchanceté avec les Polonais, là aussi...
Claude, je crois, est resté dans son film. Il n'en est pas sorti.


D.R. : Vous avez été affectée, de 1957 à 1964, à la direction de l'administration pénitentiaire.
Cette militance pour les prisons a t-elle un rapport avec votre expérience de la déportation?
Les conditions de détention aujourd'hui ont-elles, selon vous, évolué dans le bon sens ?


S.V. : Lorsque je fus affecté à la direction de l'administration pénitentiaire, je me souviens de deux Allemands détenus en France. Leur condamnation à mort avait été commuée, ils entraient dans les limites possibles de la libération conditionnelle. On m'appelle pour me dire qu'on cherchait les dossiers des deux derniers Allemands détenus en France. J'ai répondu avoir traité ces dossiers comme les autres. Lorsque je suis rentré, je me suis aperçu que les deux dossiers étaient restés cacher sous la pile...Le type même de l'acte manqué.
Sans doute à cause de la déportation, ai-je, cela dit, développé une sensibilité extrême à tout ce qui, dans les rapports humains, génère humiliation et abaissement de l'autre.
Quant aux conditions de détention aujourd'hui, c'est une honte.
Il faut faire un effort financier très important. C'est humiliant d'entasser des gens dans une pièce. J'ai toujours pensé que le pire, c'est l'humiliation.
Tout se passait comme si la société par l'intermédiaire des surveillants s'efforçait non seulement de punir mais aussi d'humilier.
J'ai parfois eu la stupeur de découvrir des pratiques particulièrement perverses.


D.R. : Dans le sillon ouvert par Léon Blum, le Général de Gaulle ou Pierre Mendès France, d'aucuns vous auraient vu accéder à l'Elysée.
Pourquoi n'y avoir jamais songé ?


S.V. : Je suis trop indépendante pour cela. J'ai toujours été très libre aussi bien en tant que Ministre de la Santé, de même entre 93 et 95, j'avais demandé à Edouard Balladur d'avoir la politique de la Ville, et là encore, je suis restée très libre. Tout en restant fidèle à l'institution. Ce qui m'a d'ailleurs entraîné une fois à être en opposition avec Raymond Barre, puisque nous souhaitions, au Parlement européen, qu'un effort particulier fut consacré à la situation dramatique de la faim dans le monde, en particulier en Afrique. Et le Premier Ministre fit alors connaître son désaccord avec cette ambition humanitaire, qui ne concernait pourtant qu'une aide financière assez minime.
Dés le vote du budget, la France forma un recours devant la Cour de justice européenne.
Présidente du Parlement européen, mon devoir était de rester fidèle aux décisions de l'assemblée qui m'avait élue.
Cela m'a d'ailleurs valu une vraie crédibilité au Parlement européen, puisque j'ai toujours assumé la décision des eurodéputés, au risque parfois d'être en porte à faux avec tel ou tel gouvernement.


D.R. : Avez-vous de la famille en Israël ? Parlez-vous l'hébreu ?


S.V. : Non, mais j'y ai des amis.
Mon dernier fils, Pierre-François, est resté plus d'un an dans un kibboutz.
Il s'y plaisait beaucoup, se disait très heureux et lui, parle très bien hébreu, à l'inverse de moi, qui ne parle ni hébreu ni yiddish.
Mon premier attachement pour la Palestine, c'était en pensant à des amies, rescapées d'Auschwitz, qui souhaitaient partir s'y installer.


D.R. : Vous, vous n'y avez jamais songé ?


S.V. : Non. Ma seule idée, au camp, était de rentrer en France.



Paru dans le Jerusalem Post N°886







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