vendredi 13 juin 2008

Entretien Patrick Bruel


Propos recueillis par David Reinharc


Une petite fille, Anaëlle, dotée d’une incroyable clairvoyance, polyhandicapée condamnée au silence communiquait par clavier informatique interposé. Cet ange a disparu un mois de mai.Ses parents et sa famille tentent de mener à bien le projet de construction d’un édifice afin d’entamer la construction d’un lieu où rendre l’espoir à ceux qui l’ont perdu.Madame Chimoni, sa mère, est une femme dont le langage est celui du combat pour la mémoire de sa fille mais aussi celui du souci des autres.Un homme exceptionnel a permis que soit édité l’autobiographie d’Anaëlle : l’éditeur, professeur de Thora, écrivain et poète Daniel Radford, plusieurs fois médaillé et dont l’œuvre vient d’être traduite en Israël.Enfin, un artiste, sorte de grand frère d’Anaëlle, d’une très grande intelligence du cœur et de l’esprit, a décidé de chanter pour elle, le 29 janvier 2006, au palais des congrès afin de permettre que soit financé « la maison d’Anaëlle ».Ce projet rassemble tellement d’énergies, de générosité que nous avons eu envie d’interroger Patrick Bruel.Et ce n’est pas seulement un auteur-compositeur de talent que nous avons rencontré, pas uniquement un acteur des plus doués mais aussi et surtout un type bien.
Entretien avec un chanteur engagé.


David Reinharc : Vous chantez pour Anaëlle.
Qu’est ce qui, dans son histoire, vous a touché ?


Patrick Bruel : Ce qui m’a touché et bouleversé, d’abord et surtout, c’est ma rencontre avec elle.
D’entrée de jeu, je fus nécessairement perplexe face à cet enfant de sept ans qui semblait avoir toute la connaissance.
Cette petite fille parlait toutes les langues. C’était incroyable, au vrai sens du terme.
Heureusement, des gens m’ont accompagné et peuvent témoigner.
Face à l’irrationnel, on est nécessairement dubitatif.
Dans un premier temps, oui, je fus perplexe et très vites les interrogations furent balayées.
Après des discussions avec quelques éminences – notamment le Grand Rabbin Sitruk – il fallait se rendre à l’évidence : il y avait quelque chose qui nous dépassait tous, elle était en relation directe avec Dieu.
Mon contact avec elle et les quelques deux ans que j’ai passés à la rencontrer ont été très enrichissantes, chargées d’émotions.
J’ai pensé que c’était bien de prolonger son message, son désir, son souhait de faire construire un centre à Jérusalem pour les enfants défavorisés : « la maison d’Anaëlle ».
Afin de perpétuer sa mémoire et aussi pour que tout ce qu’elle entreprenait prenne aujourd’hui un sens plus concret à travers la réalisation d’un tel projet.
Sa mission continue, bien qu’elle ne soit plus là et je suis un petit vecteur de sa mission.


D.R. : Pouvez-vous nous parler de cette rencontre si particulière ?


P.B. : C’est une chose très personnel, très intime, assez forte et qui a beaucoup compté, à un moment donné, dans ma vie.
Nous avons eu un échange profond, puissant.
Presque en accord avec elle, il n’est pas souhaitable que j’évoque notre rencontre.
Je peux dire que c’est quelqu’un qui pouvait beaucoup apporter aux autres, à travers son livre aussi, mais je ne peux pas entrer dans le détail de notre relation.
C’était extrêmement troublant : elle m’a parlé de choses que personne ne pouvait savoir ni imaginer.
Elle est partie la veille de mon anniversaire, le 13 mai 2000, au moment où je chantais sur scène « Elie », une chanson que j’avais écrite puis que je lui avais fait écouter.
C’est elle qui m’avait indiqué la prière que j’ai intégrée dans la chanson.
Elle m’a demandé d’ouvrir le livre des psaumes, j’ai ouvert au hasard celui qui était posé sur son étagère et je suis tombé sur le psaume des anges , celui qui, comme dans la chanson, parle de la transmission de la vie.


D.R. : Pour ce concert, vous chanterez le répertoire traditionnelle ?


P.B. : A priori, le répertoire habituelle.
Il y aura des surprises puisque j’aurai quelques invités.
Surtout, j’aimerais faire de cette soirée un moment singulier, unique, ludique et un peu exceptionnel.


D.R. : Le fait qu’un chanteur aussi populaire revendique très ouvertement sa judéité a t-il entraîné des réactions particulières ?


P.B. : Je n’ai jamais caché que j’étais juif.
C’est vrai que je l’ai affirmé au moment où j’avais quelques démêlés avec le Front National..
C’est à ce moment que cela a suscité un peu de violence : j’avais refusé de chanter dans les villes tenues par l’extrême droite et cela avait provoqué un dérapage de plus du leader du F.N.
Cela dit, j’ai toujours affiché mon identité sans arrogance, toujours dans le respect des autres religions et des autres formes de croyance ou non croyance.
J’ai toujours essayé d’être celui qui tente de rassembler et comprendre et je n’ai jamais cherché à me situer dans un débat pur, dur et violent.
Je fais notamment partie de ceux qui ont signé le Pacte de Genève, je veux penser que la paix est possible : on doit se battre tous afin qu’elle advienne dans une région du monde aussi complexe et cela commence chez nous aussi.
Je veux dire qu’il ne faut surtout pas faire d’amalgame entre ce qui se passe là-bas et ce qu’on vit ici.


D.R. : A propos du Pacte de Genève, vous êtes vous engagé en connaissance de cause, étant donné que ce texte exige le retour de millions de réfugiés palestiniens en Israël ?


P.B. : A partir du moment où l’on considère envisageable la création d’un état palestinien, il faut tout faire pour qu’il existe.
Si on est contre le principe absolu de la création d’un état palestinien, alors ce n’est plus la même discussion, le même débat.
Je fais partie des gens qui pensent qu’il faut y croire et mettre tout en œuvre pour sa réalisation.
J’ai envie d’être optimiste. Bien sûr, lorsqu’on regarde les faits, on a toutes les raisons d’avoir peur : cette inquiétude qu’une fois donné le petit doigt, on nous prendra la main, puis le bras…
Mais à un moment donné, la question se pose : Israël pourra t-il continuer à évoluer dans cette région du monde sans faire ce compromis et pourra t-il exister s’il fait ce compromis ?
Je pense qu’Arafat a tout le temps été un frein à la paix, à la discussion, à la négociation et depuis sa mort, il semblerait que des efforts sont faits de part et d’autre pour essayer de se parler.


D.R. : Imaginez la réaction du gouvernement français si Arlette Laguillier passait un accord avec le FLNC, lui promettant l’indépendance de la Corse avec l’appui de Cuba, le tout signé à Londres, devant un parterre de personnalités médiatiques…


P.B. : C’est très exagéré.
Cette initiative venait de la société civile qui avait plus valeur de symbole qu’autre chose.
Et je pense que le symbole était beau.


D.R. : Un symbole, certes, mais qui déportait le processus démocratique israélien en dehors d’Israël et qui, fondé sur un texte de l’Assemblée générale de l’ONU(la résolution 194 du 11 décembre 1948), implique, de par la demande des réfugiés de « revenir » en Israël, la création de deux états palestiniens !


P.B. : Je suis pour l’existence d’un état palestinien ; pas deux, bien sûr
Je ne me suis peut-être pas assez penché ou renseigné là dessus mais je ne pense pas que les gens avec qui nous sommes allés à Genève pouvaient penser que nous soutenions la création de deux états palestiniens.


D.R. : Vous êtes né en Algérie, pays que vous avez quitté avec votre mère en 1963.
Pour vous, le bilan de la colonisation française est-il positif ou négatif ?


P.B. : Je pense qu’il y a eu des choses positives et des erreurs mais on ne peut pas faire un bloc et dire que tout a été positif ou bien que tout fut une erreur.
Bien sûr, il y a eu les effets pervers de la colonisation, des injustices, des maladresses, des erreurs de considération mais aussi toute une culture importée, un apport social.
Ma famille et moi même n’étions pas des « colons » : mon grand-père travaillait à la mairie, mes parents étaient instituteurs, ils ont appris à des petits algériens à lire et à écrire.
Je ne vois pas quelle a été le rôle négatif, en l’occurrence, de ma famille.
J’ai fait un film avec Arcady : « Le coup de Sirocco » qui montre une famille qui part d’Algérie. Une famille qui s’entendait bien avec les Arabes et ne comprend pas très bien ce qui lui arrive : la vie était douce.
A la gare, la première personne à qui Marthe Villalonga s’adresse est un Algérien parce qu’affectivement son cœur va vers lui.
Dans l’autre film, « Le grand carnaval », Philippe Noiret joue le rôle d’un colon et tout ce que cela implique de sa relation avec la terre et le peuple algérien.
Nous sommes certainement partis avec la douleur du déracinement, la tristesse de quitter un lieu où nous étions bien, mais aucune rancoeur, aucune haine.
Jamais je n’ai entendu un membre de ma famille avoir un mot déplacé.
Je pense qu’il y avait une relation digne avec les gens de là-bas.


D.R. : Votre réaction sur la haine antisémite de Dieudonné ?


P.B. : C’est navrant. Il en fait uniquement un instrument de communication, de propagande, de récupération..
Artistiquement, il n’existe pas suffisamment, il veut donc exister politiquement.
Il a sans doute pensé que c’était un bon créneau, que chaque fois qu’il parlerait, il ferait ainsi parler de lui.
A propos de l’esclavage, je ne vois pas quel Juif a refusé de respecter la mémoire de l’esclavage.
Pourquoi opposer la mémoire de la Shoah et celle de l’esclavage ?
C’est absurde.


D.R. : Quelle présence a votre « être juif » dans la vie de tous les jours ?


P.B. : Ca fait partie de ma quotidienneté.
Si vous oubliez que vous êtes juif, il y a toujours quelqu’un, un événement, un sentiment pour vous le rappeler au quotidien.
Le meilleur moyen, c’est de ne pas l’oublier.
Ma relation au judaïsme est très charnelle, très émotionnelle.
La Thora est un guide de vie magnifique même si je ne la respecte pas tout le temps et ne la connais pas à fond. Mais c’est un message actuel et très troublant.


D.R. : Certains de vos engagements, certaines de vos blessures ont-ils été conditionnés par votre judéité ?


P.B. : Forcément. Quand par exemple, je prends position contre l’extrême droite, je m’engage en tant que citoyen français mais aussi de religion juive.
Même si mon « être juif » n’épuise pas toute mon identité.


D.R. : Vous avez acheté un beau sapin pour Noël...


P.B. : Je mets un sapin de Noël pour faire plaisir à mon enfant.
C’est une tradition française qui va bien au delà de l’affaire religieuse.
On vit dans une société où le sapin a une place très importante.
Cela dit, on ne fait pas de crèches et on ne va pas à la messe de minuit…


D.R. : Etes vous croyant ? pratiquant ?
Elevez-vous vos enfants dans une éducation juive ?


P.B. : Oui, je suis croyant.
J’élève mes enfants dans le respect de la religion, des traditions, des grandes fêtes.
Nous ne pratiquons pas le Chabatt tous les vendredis soirs mais lorsqu’on peut le faire, c’est vrai que c’est un plaisir d’en respecter le rite dans la famille ou chez des amis.
Les enfants vivent dans l’idée qu’un jour, ils auront un choix à faire et pouvoir vivre leur croyance en adéquation avec ce qu’ils sont leur aura au moins été proposé.
Je n’ai pas été élevé dans la religion mais j’étais, c’est vrai, celui qui en étais le plus proche.
Je suis heureux aujourd’hui d’être marié avec une femme juive. Ca me fait plaisir de savoir qu’on peut proposer à nos enfants une alternative.


D.R. Le Talmud dit : « l’homme pense, Dieu rit ».
J’ai le sentiment, vu la distance que vous avez avec vous même, que vous avez entendu le rire de Dieu…


P.B. : J’essaie d’entendre tout le temps le rire de Dieu mais par moment, je me demande s’Il a toujours envie de rire.
J’aime cette image : j’essaie de trouver un sourire, de considérer qu’Il regarde le monde avec une certaine distance.


D.R. : Partir vivre en Israël, est-ce pour vous une possibilité?


P.B. : J’y ai pensé comme on y a tous pensé mais ma vie, ma famille, mes racines sont en France.
S’il n’y avait pas le choix, il n’y aurait pas de solution unique –il y a le Canada, San Francisco – mais Israël, pourquoi pas ?


D.R. : Vous venez de tourner « O Jerusalem » avec Elie Chouraqui…


P.B. : Oui, c’est un très grand moment de cinéma et de vie, en tant qu’être humain et acteur.
J’ai approché Ben Gourion pendant deux mois et j’ai conçu et élaboré avec lui la création de l’Etat d’Israël.
C’est un très beau film.


D.R. : Je me souviens d’un coup franc dans les lucarnes, un soir de 1987 ou 88, à la Porte de Vanves.
N’avez-vous jamais rêvé d’une autre carrière, mais sur les stades ?


P.B. : Bien sûr, mais ce fut à un moment où ma famille préférait me voir faire des études plutôt que d’embrasser une carrière professionnelle de football.


D.R. : Vous êtes champion de poker. Quelle rôle tient cette passion dans votre vie ?


P.B. : J’ai appris les échecs quand j’avais huit ans. Et j’ai tout de suite eu le sens des cartes , de la stratégie.
Je me suis retrouvé dans des championnats que j’ai gagnés et c’est devenu une passion mais pas une passion dévorante.
J’anime une émission de télévision sur le poker (Canal plus).
Je joue une partie régulière et de temps en temps, je fais des tournois internationaux.
Evidemment, l’écriture d’un album et la préparation de trois films m’octroient moins de temps…
Et puis j’ai plus envie d’être avec mes enfants et ma femme, j’essaie donc d’équilibrer mon temps.


D.R. : écrivez-vous ?


P.B. : J’écris mes chansons.
Et au niveau littéraire, j’avais commencé une sorte d’auto-fiction.
Mais pour l’instant, un recueil d’entretien va sortir.


D.R. : Pouvez-vous nous parler de cette bande-dessinée illustrant vos chansons, sorte d’hommage d’artistes à artiste ?


P.B. : Ce sont des auteurs qui m’ont contacté avec l’idée de réinterpréter mes chansons.
J’ai trouvé cela très intéressant et si je n’ai pas été personnellement impliqué dans ce projet, j’ai été très content qu’ils le fassent.


Entretien paru dans Israël Magazine N°60


























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