vendredi 1 août 2008

Entretien Jean-François Kahn















David Reinharc : Vous avez été élevé en dehors de toute référence à l'origine juive de votre père.
Vous ne revendiquez pas votre judéité.
Nommer, c'est se donner un destin : pourquoi alors avoir reconquis le patronyme originel de votre père ?


Jean-François Kahn : Mon père est d'origine juive, ma mère est catholique,d'origine bourguignonne. Et la mère de mon père était elle même d'origine italienne et catholique. J'ai donc, pour reprendre une expression usuelle, un quart de sang juif. Au sens de la loi juive, c'est la matrilinéairité qui prime.
Deuxième chose : mon père était juif et résistant, nous avions donc deux raisons de nous cacher.
Mes parents m'ont fait baptisé, je suis donc catholique. Et j'ai changé de nom, dés l'arrivée des régimes fascistes.
Ayant vécu toute ma jeunesse sous le nom de Ferriot, en tant qu' enfant catholique,je n'ai jamais été confronté à cette identité ni à l'antisémitisme qui aurait pu me conforter dans cette identité.
J'ajoute qu'au sortie de la guerre, il y eut une double volonté. On a coutume de dire qu'il y eut après-guerre une volonté de minimiser l'ampleur de la Shoah et il aurait fallu attendre trente ou quarante ans pour donner toute son ampleur à l'Holocauste.
La vérité est que les premiers camps libérés furent ceux de Dachau et Buchenwald, et de ces camps de concentration – à l'inverse des camps d'extermination comme Treblinka ou Sobibor – des gens sont revenus ; par conséquent, le premier contact que nous avons eu avec ceux qui sortaient des camps, ce fut, pour une majorité avec des résistants ou des communistes. De surcroît, ces derniers furent instrumentalisés par le Parti. On a donc, c'est vrai, minimisé la figure juive dans l'épopée du camp de concentration.
A partir de 47-48, j'ai pris conscience que mon père et ma famille paternelle étaient juifs. Or, obsession de la plupart des juifs, à l'époque, parce qu'ils avaient été sortis de la communauté nationale en tant que juif, était de s’y réintégrer à tout prix.
On a relativisé la spécificité totale et le martyr dont les Juifs furent victimes, mais moins qu'une preuve d'antisémitisme, il s'agissait tout au contraire d'un consensus national pour répondre au fait que les Juifs avaient été désignés en... ne les désignant plus.
Alors, oui, j'ai vécu dans cette atmosphère où se désigner comme Juif, c'était faire le jeu des antisémites, puisqu'on avait été victime de cette nomination.
Cela dit, lorsque je fus en école privée, dans ce milieu de la grande bourgeoisie française, j'ai commencé à entendre des réflexions antisémites fortes et alors, comme mes frères, j'ai décidé de reprendre mon identité.


David Reinharc : Comment expliquez vous aujourd'hui qu'après avoir occulté leur judéité et penser avoir trouvé leur Jérusalem en France, les ex-israélites qui avaient déposé l'assimilation dans la corbeille de noces, cherchent aujourd'hui' hui à s'émanciper de l'Emancipation ?


Jean-François Kahn : On est passé, en dix ans, du discours : on a été désigné comme juif et sous l'impulsion de cette nomination, nous connurent la malédiction de ne plus être considéré comme Français à on a souffert comme juifs, il n'y aucune raison que nous ne revendiquions pas cette judéité.
Cette réapropriation du signifiant juif n'eut pas lieu dans un cadre communautariste.
Dix ans après encore, il y eut le choc de 67, et ce phénomène d'identification en tant que Juifs fut le début d'une troisième phase.
Quatrième phase : c'est l'arrivée des Juifs d'Afrique du Nord, des Juifs chassés par les Arabes : leur identification avec les Israéliens est, par conséquent, d'autant plus forte.
Dernière phase : le développement du communautarisme en général, et dans ce contexte, le communautarisme juif se renforce, dans le même temps.
Les Juifs prennent conscience, après avoir joué un rôle essentiel dans tous les domaines, qu'une autre communauté va jouer un rôle plus fondamentale qu'elle.
Le poids – y compris comme lobby ou force de pression – de la communauté musulmane a créé un raidissement dans la communauté juive française considérable.
Il y a encore dix ans le projet de Sarkozy de mettre en place un Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale aurait provoqué une véritable levée de boucliers. Mais les Juifs aujourd'hui acceptent eux mêmes que contre cette menace musulmane, il faut défendre l'identité nationale dont ils se réclament.


David Reinharc : Nous sommes d'accord mais il n'y a pas seulement le choc démographique de la communauté musulmane car les Juifs furent à deux doigts de s'assimiler aux démocraties européennes avant d'en être violemment rejetés .
Milner a montré que les démocraties européennes sont par essence rétives au nom juif parce imprégnées d' un universalisme chrétien de type paulinien : « il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car vous êtes tous un en Jésus Christ »
Ce « ni Juif » n'est-il pas au fondement de tout antisémitisme?
Et cette invitation à l'universel n'est-elle pas, in fine, une « embuscade chrétienne » ?


Jean-François Kahn : Il est tout à fait clair que l'antisémitisme est la conséquence de l'antijudaïsme, véhiculé par le discours chrétien et le mythe du peuple déïcide.
Cela dit, vous portez une accusation terrible contre l'Eglise catholique et dans le même temps, vous lui faîtes le crédit d'avoir assimilé le message universaliste.
Jeanne d'Arc a dirigé une guerre contre les Anglais qui étaient aussi catholiques que nous à l'époque. En réalité, l'Eglise a complètement oublié son message universel.
Je lui ferais plutôt ce reproche et son antisémitisme fut le fruit de l'oubli de ce message universel.
Une des raisons de l'antisémitisme est que les Juifs ont tous les défauts des Noirs, des Jaunes ou des Arabes mais il existe un défaut supplémentaire : ils nous ressemblent! Ils font semblant d'être comme nous : c'est là la négation même de l'universalisme...


David Reinharc : Le nouvel antisémitisme, au nom de l'universalisme et de l'anti-racisme, ne vient-il pas aussi des milieux gauchistes qui assimilent la figure du Palestinien au Christ?


Jean-François Kahn : D'abord, dans l'histoire de l'antisémitisme, il y eut l'antisémitisme chrétien : on le voit au moment de l'Affaire Dreyfus.
Le deuxième est l'antisémitisme contre-révolutionnaire : les Juifs- avec les Francs-maçons et les Protestants-sont à l'origine de la Révolution Française qui a détruit l'unité de la race.
Ensuite, s'est greffé l'antisémitisme nationaliste : les Juifs sont des Allemands, ce sont des étrangers.
Tout cela a créé un antisémitisme profondément réactionnaire.
Il y a eu aussi un antisémitisme, né dans les cercles blanquistes et socialistes : l'anticapitalisme débouchant sur la dénonciation du Juif comme capitaliste.
Les deux courants – progressiste et réactionnaire- ont fusionné pour donner l'antisémitisme fasciste.
Cette fusion s'est faite sur l'idée que les Juifs ont fait la Révolution d'Octobre.
Il ne faut pas confondre cela avec les retombées du conflit israélo-palestinien.
D'abord, l'extrême-gauche se nie comme antisémite: ils prétendent qu'il s'agit de la seule solidarité avec le peuple palestinien.
Il y a des passerelles, de toute évidence, mais c'est un problème spécifique.


David Reinharc : L'extrême-droite se nie aussi, officiellement du moins, comme antisémite...


Jean-François Kahn : En privé, Le Pen assume son antisémitisme tandis que l'extrême gauche niera son antisémitisme en convoquant l'anti impérialisme, la solidarité avec un peuple opprimé,etc.
Cela réveille en réalité un autre mécanisme mental : l'assimilation du Juif au capitaliste. Israël opprime le peuple palestinien, Israël est soutenu par l'Amérique qui elle même est aux mains du grand capitalisme juif : on retrouve, oui, le viel antisémitisme blanquiste.
Ils sont antisémites, je le pense, mais ils ne l'assument pas.


David Reinharc : Nul besoin de lire, cela dit, leurs discours au second degré.
On a entendu à Durban, au nom de la solidarité avec les peuples opprimés : « Un Juif, une balle »


Jean-François Kahn : Au niveau mondial, il y a une extrême-gauche totalement antisémite, notamment dans le monde arabe.
Mais l'extrême-gauche occidental ne s'assume pas comme antisémite.


David Reinharc : Tarik Ramadan au Forum des altermondialistes, n'est-ce pas l'union de toutes les extrêmes gauches avec un islam conquérant, assimilé au nouveau prolétariat ?


Jean-François Kahn : Le discours anti impérialiste débouche sur : les ennemis de nos ennemis – Israël et l'Amérique- sont nos amis.
Ceux qui luttent contre l'horreur américaine, bushiste, sioniste, c'est Ramadan, les islamistes : on fait un bout de chemin avec eux puisque nous avons les mêmes ennemis.
Cette logique a toujours existé : il y eut des Juifs à l'OAS et plus récemment, Philippe de Villiers a, à la manifestation en mémoire d'Ilan Halimi, fut bien accueilli par la communauté.
On vit une époque épouvantable, comme au temps du stalinisme, où de part et d'autre, on a un ennemi qu'il faut combattre à tout prix et des nouvelles alliances se nouent au nom de : les ennemis de mes ennemis sont mes amis.


David Reinharc : En ce qui concerne l'antisémitisme d'extrême-gauche occidental, il ne s'agit pas seulement d'une critique de la politique de l'Etat Juif mais d'une volonté d'éradication au nom d'un supposé « péché originel » d'Israël : c'est là un antisémitisme qui s'assume...


Jean-François Kahn : Ce que vous désignez là est juste mais concerne une partie de l'extrême-gauche.
Une autre partie, ultra libertaire, autour de Caroline Fourest et Charlie Hebdo, est à l'avant-garde du combat pour la laïcité, contre l'islamisme et ses complices, contre tout discours pro palestinien qui débouche sur l'antisémitisme.
Il existe une tendance au Monde Diplomatique avec notamment des universitaires orientalistes qui assume cet anti-israélisme radical.
Mais dans l'entre-deux, vous avez une extrême-gauche au discours ambiguë qui, pour autant, ne remet pas en cause l'existence d'Israël. Et puis, à la tête du Monde Diplomatique, il y a aussi une forte tendance laïque et républicaine. Celle de l’ancienne direction d’Attac.


David Reinharc : N'assiste t-on pas, dans nos banlieues comme dans le village global, au seul choc des civilisations qui tienne, celui de deux islams, le radical contre le modéré ?


Jean-François Kahn : Je pense qu'il y a des musulmans athées – se définissant comme musulmans modérés - , des musulmans profondément démocrates et républicains.
Mais ils sont modérés parce qu'ils ont pris de grandes distances avec la dogmatique islamique.
Mais dés lors qu'il s'agit de musulmans qui adhèrent à la doctrine musulmane, je dirais qu'il n'y a pas de musulmans modérés.
La majorité des musulmans sont non radicaux et non violents mais dés lors qu'ils adhèrent à la communauté musulmane, ils adhèrent à un dogme intégriste.
L'islam est profondément intégriste aujourd'hui.
Le catholicisme était lui même intégriste dans la dernière partie du XIXe.
L'islam est intrinsèquement intégriste, il n'a pas fait sa Révolution des Lumières ; cela n'empêche pas que des millions de musulmans peuvent participer de façon active au combat pour l'émancipation et la liberté.
Il faut constituer un front commun avec les musulmans démocrates et humanistes, sinon l'islamisme vaincra. Ne pas oublier l'héroïsme inouïe des femmes algériennes pour résister, contre vents et marée, à la pression intégriste.


David Reinharc : Philosophiquement, les valeurs judéo-chrétiennes vous semblent-elles supérieures aux autres ?


Jean-François Kahn : Je considère que les valeurs supérieures sont par définition universelles.
Et je pense qu'on peut les défendre dans tous les pays du monde.
Cela dit, je pense que les valeurs qui sont le fruit des civilisations pour lesquels ont travaillé des intellectuels, sont morts des démocrates, ces principes fruits de l'humanisme, des Lumières, du combat pour la démocratie et la laïcité, oui, ces valeurs sont absolument supérieures.
Ceux qui font la liaison entre un soit disant progressisme gauchiste et l'islamisme récusent cette idée que ces valeurs sont supérieurs et sont dans un relativisme total. Et je réprouve totalement cette position là.


David Reinharc : Les euros portent une histoire : d'un côté, l'architecture des portes et des porches, de l'autre celle des ponts.
Afin de se sauver de la violence sérieuse des idéologies, l'islam ne doit-il pas, pour s'intégrer à l'Europe, accepter cette symbolique de l'ouverture à l'autre et la dimension de passerelle constitutive de tout européen?


Jean-François Kahn : Pour intégrer l'Europe, il faut faire l'effort de s'intégrer soi même aux valeurs constitutives de l'Europe, en particulier les valeurs démocratiques et – c'est essentiel- la séparation de l'Eglise et de l'Etat.


David Reinharc : En plus de cette séparation du temporel au spirituel, ne doit-il pas réintroduire dans le théologique l'humour, l'esprit critique, le questionnement afin d'affronter le monde comme ambiguïté, apprendre la sagesse de l'incertitude ?


Jean-François Kahn : Il y a un formidable humour arabe mais c'est vrai qu'il ne se retourne pas contre l'islam.
L'islam n'a pas d'humour par rapport à lui même.
Cela dit, le catholicisme n'a pas d'humour par rapport à lui même, c'est de l'extérieur de lui même qu'on l'a ébranlé par l'humour.
Et comme ils savent que c'est l'humour qui a ébranlé le catholicisme, et qu'ils n'ont pas fait la séparation de l'Eglise et de l'Etat, au nom du blasphème, ils le répriment.
Ils savent que lorsqu'on permet à l'humour de critiquer un bloc totalitaire c
omme l'islam, ce bloc finit par se fissurer : d'où leur obsession sur les caricatures, les plaisanteries, l'auto dérision.
Par définition, cela dit, la vraie rupture entre l'islam et les autres religions monothéistes, c'est que par définition, les pays musulmans sont des pays dont l'islam forme le coeur, alors qu'Israël, par exemple, a été créé par des athées, socialisants, rationalistes, ouverts, libéraux, parfois très anti-religieux qui, contre la plupart des tenants du dogme judaïque, ont formé un Etat.
Nécessairement, cet Etat n'a pas le même rapport à la religion qu'un Etat islamique.


David Reinharc : Si on situe le protestantisme – à la manière de Max Weber- comme une religion ayant favorisé l 'émergence du capitalisme, tandis que pour le catholicisme la richesse est regardée avec soupçon, que vous inspire le judaïsme?


Jean-François Kahn : L'islam, pour des raisons proches du catholicisme, n'a pas favorisé le développement du capitalisme, notamment à cause de la diabolisation de la fonction bancaire.
En ce qui concerne le judaïsme, je crois qu'on peut le comparer au protestantisme, dans ce domaine.
Dés lors qu'une religion ne diabolise pas le processus de circulation de l'argent, elle permet le développement du capitalisme.


David Reinharc : Sauf qu'il n'y a pas d'idée de prédestination dans le judaïsme, mais prégnance du libre arbitre...


Jean-François Kahn : Pour le coup, alors, cela ouvre encore plus le champ de la liberté.
En vérité, dans son origine, le protestantisme est une réaction profondément intégriste et réactionnaire.
Paradoxe : comme ils ont été victimes d'une oppression absolument terrifiante, de réactionnaire et intégriste, les protestants sont devenus les véhicules de l'Emancipation, de la tolérance et de l'humanisme...
Incroyable retournement à cause de ce à quoi ils se sont heurtés!


David Reinharc : Vous avez aussi écrit que c'est à partir de 68 qu'on a suggéré l'idée que la source de l'aliénation résidait dans le rapport hiérarchisé au savoir, donc au maître qui le transmet, donc à l'autorité.
La jeunesse à partir de 68 a considéré que c'était l'Etat-nation militarisé moderne qui avait été responsable de la Shoah.
Ne peut-on dater de 68 la déclinaison martyrologique qui explique aujourd'hui la nazification de l'Etat-juif mais aussi des Etats-Nations en général ?


Jean-François Kahn : C'est assez juste.
Je n'avais pas compris pourquoi Alain Finkielkraut s'était lancé dans la défense inconséquente du nationalisme croate et j'ai compris qu'il tenait votre raisonnement, mais à l'inverse.
Défenseur de la petite nation israélienne, il faisait une simple projection : il défendait pour le coup tous les petits Etats-Nations, et en particulier l'Etat-nation croate.
Chez certains gauchistes, cette phobie de l'Etat-Nation a pu, en effet, contribuer à diaboliser Israël, comme exemple de l'Etat-nation.


David Reinharc : Israël pourra-t-il faire la paix avec une organisation dont la charte déclare qu' « il n'existe pas de solution à la question palestinienne exceptée le Djihad » et qui impute à l'ennemi sioniste la responsabilité de la Révolution communiste et des deux guerres mondiales ?


Jean-François Kahn : Je pense qu' Israël ne peut faire la paix avec le Hamas et l'inverse est vrai...
Dés lors qu'un gouvernement d'union avec le Hamas reste ambiguë sur la condamnation du terrorisme et refuse de formuler l'acceptation de l'existence d'Israël, il n'y a pas de négociation possible.
J'ajoute : pourquoi le Hamas a gagné les élections ? Certaines erreurs de la politique israélienne ont favorisé l'émergence du Hamas. Certains, à droite, ont même désiré cette victoire.
Je pense qu'il aurait fallu libérer Barghouti et faire en sorte qu'il soit élu président de l'Autorité palestinienne : seul lui était en position d'entamer des négociations sur la base de la reconnaissance de l'Etat d'Israël.


David Reinharc : Durant la guerre au Liban, les médias présentaient les Libanais tués par Tsahal comme dans Apocalypse Now tandis que les Israliens tués par le Hezbollah, c'était les Choses de la vie.
Comment interprétez-vous cette banalisation glaciale de la violence qui s'est abattue sur la Galilée?


Jean-François Kahn : Les médias ne peuvent aujourd'hui aborder un problème sans rentrer dans un cadre totalement manichéen.
Cela s'applique au conflit israélo-arabe mais aussi à tous les conflits.
Il faut recomplexifier le réel contre la tendance des intellectuels médiatiques.


David Reinharc : Avez vous le sentiment qu'il existe aujourd'hui un vote juif ?


Jean-François Kahn : Il y a un quasi unanimisme pas des juifs, mais des juifs communautaires, derrière le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, qui risque, oui, de se retourner contre la communauté.
On s'est battu, à Marianne, pour lutter contre l'idée d'un vote juif, d'un lobby juif, et ça m'ennuierait que cela devienne vrai.
Or, aujourd'hui, il y a le risque d'un vote avoué massif en faveur d'un candidat. Je supplie les Juifs au moins de se diviser entre Bayrou et Sarkozy, pour ne pas laisser l'impression d'une communauté non pluraliste.


David Reinharc : Vous parlez là d'un noyau dur de la communauté ?


Jean-François Kahn : Je parle des Juifs communautaires – mettons 200 000 personnes maximum- qui ont tendance à voter de la même façon.
La peur pure est mauvaise conseillère : n'avoir que des réactions, des votes, des prises de position de peur, est absurde.
On est, à Marianne, l’un des journaux de France où il y a le plus de Juifs sionistes.
Or, lorsqu'on a essayé de leur expliquer que la guerre d'Irak allait se retourner contre eux, ils ne nous écoutaient pas.
J'en ai marre de cela. Posons nous les vraies questions, sans être obsédés par la peur et en dehors de tout manichéisme : que faut-il faire pour combattre réellement l'antisémitisme, pour lutter contre l'islamisme, pour défendre les laïcs, pour se battre contre ce qu'il y a de plus terrible dans l'anti-américanisme ?
Certains membres de la communauté juive sont responsables du fait que ce débat n'ait pas lieu : à force de s'enfermer dans un système défensif à cause de leur peur, ils ont fini par s'aveugler.


David Reinharc : Georges Steiner vient de sortir « Dix raisons possibles à la tristesse de pensée ».
A quoi tenez-vous aujourd'hui de fragile et périssable et qui vous semblerait condamné ?


Jean-François Kahn : Tout est fragile et périssable contrairement à ce qu'ont cru,dont Victor Hugo, les prophètes du progrès continu.
Mais j'en suis convaincu : rien ne disparaît non plus.
Regardez l'hébreu : ça avait disparu et c'est aujourd'hui la langue d'un pays...


Entretien paru dans « Israël Magazine »


























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