lundi 30 juin 2008

Entretien Eric Marty


ÉRIC MARTY : «BADIOU EST PROCHE DE L’EXTRÊME DROITE DES ANNÉES 1930»

Propos recueillis par David Reinharc


Éric Marty est professeur de littérature contemporaine à l’université Paris-VII-Denis-Diderot. Écrivain, essayiste, il est l’auteur d’ Une querelle avec Alain Badiou, philosophe (Gallimard). Le texte reprend sa critique, publiée dans Les Temps modernes, de l’opuscule Portées du mot « juif » de Badiou, et la controverse qui s’ensuivit. Pour Tribune Juive, il réfléchit, à nouveau, sur le rapport trouble qu’entretient le philosophe Alain Badiou, emblématique de la pensée radicale, avec le nom « juif ».
Propos recueillis par David Reinharc

ImageTribune Juive : Qu’est-ce qui dans l’oeuvre d’un philosophe comme Alain Badiou entre en résonance avec la rumeur du monde ?
Éric Marty : En Europe, l’existence d’Israël n’avait jamais été remise en cause de manière aussi massive par l’opinion. Depuis la seconde Intifada, une mythologie d’Israël le présentant comme État sanguinaire, meurtrier, génocidaire, est reprise par un philosophe comme Alain Badiou. L’année 2000 marque une cassure dans le champ culturel français et dans l’opinion publique par rapport à Israël. Badiou donne forme philosophique au discours sur l’illégitimité de l’existence d’un État juif. Le désarroi de la pensée d’extrême gauche aidant – l’idée de Révolution mondiale, d’un Grand Soir n’est plus d’actualité –, dès lors que surgit une radicalité, elle suscite le secret espoir qu’un nouveau discours surgira.

TJ : Pourquoi ce discours se cristallise-t-il sur Israël ?
É. M. : Il y a un phénomène d’épuisement de l’investissement révolutionnaire, après les expériences successives d’échecs monstrueux (Asie, Afrique, Amérique du Sud). Pour le coup, le Moyen-Orient peut être l’objet d’un investissement sans limites.

TJ : Votre explication est conjoncturelle mais, en filigrane, n’y a-t-il pas l’idée eschatologique qu’un monde sans Israël serait le paradis sur Terre ?
É. M. : Absolument. Israël bloque l’eschatologie totale car il maintient l’idée d’un peuple originaire qui aurait un rapport spécifique au Bien, au monothéisme, à l’Un, et qui interdit à la totalité de s’unifier dans le Même, la grande obsession de Badiou, sa philosophie de l’égalité absolue. Le peuple juif se met en travers car le judaïsme, c’est l’altérité originaire qui interdit une fusion absolue. Les Juifs maintiennent par leur altérité une impossibilité à l’unification absolue de l’humanité.

TJ : Un rêve de Parousie, de Second Avènement, qui ne se réalisera qu’à condition de lever l’obstacle juif ?
É. M. : Oui. Badiou réintroduit dans un néo-marxisme illuminé une métaphysique de l’homme aliéné, du sujet divisé qui sortira de sa condition grâce à une sorte de Parousie visant à l’unification de l’humanité : enfin, adviendrait l’être rationnel, l’être réconcilié avec soi.

TJ : L’humour juif qui s’oppose à Badiou ?
É. M. : À travers le fantasme de mathématisation totale de sa pensée, il y a le projet unificateur, totalitaire, de débarrasser le sujet de toute fissure, de toute faille. Or, dans le judaïsme, la faille est constitutive du sujet comme ouverture à l’autre.

TJ : Vous qualifiez Alain Badiou de« philosophe scélérat ». Dans son dernier livre, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, c’est les rats, justement, dont sont baptisés les supporters de Sarkozy. Cela vous rappelle-t-il la rhétorique de la gauche antisémite ?
É. M. : Son livre sur Sarkozy est un dérapage absolu. Je compare Badiou à Maurras dans la mesure où certains maîtres fondent leur autorité auprès de leurs disciples non sur un lien existentiel à la vérité, mais sur leur endurance propre à être les porteurs du mensonge (Maurras et l’affaire Dreyfus, Badiou et la Révolution culturelle maoïste). On retrouve la rhétorique d’extrême droite chez Badiou : sur la stigmatisation du nom, sur le rat, sur la sexualité de Sarkozy, etc. Il y a un discours antidémocratique très violent qui pose l’équation démocratie = corruption. C’est, à proprement parler, le discours de l’extrême droite des années 1930.

TJ : Le chemin qui mène à la Révolution est obstrué par l’obstacle juif. Au Juif on substitue la figure christique du Palestinien...
É. M. : Et aussi celle du pauvre : il faudrait que le monde entier ne soit empli que de pauvres. C’est une vision très chrétienne : si sur Terre il n’y avait que des pauvres, il n’y aurait pas de corruption, il y aurait la vertu absolue.

TJ : Derrière la condamnation d’Israël ne se joue-t-il pas une vieille querelle théologique : l’amour juif de la Loi contre la loi d’amour de saint Paul ?
É. M. : Saint Paul est un Juif décadent pour qui la lettre est morte. Sur le chemin de Damas, d’un coup, le rapport à la Loi n’a plus de sens. Les années 1970 sont allées dans le sens juif, dans le rapport à la lettre, à la Loi, à « l’empire des signes » (Barthes) : la lettre et le signe ont un sens. Pour Barthes, Derrida et Lacan, la lettre nous débarrassait de la psychologie chrétienne, du sentimentalisme et de la psychologie petite-bourgeoise, de la doxa où la lettre était effacée derrière des tonnes de bons sentiments, ce qui empêchait d’avoir un rapport vivant à la pensée. Badiou est un antimoderne complet puisque, par dessus la lettre, il veut remettre les bons sentiments.

TJ : Si la pensée de Badiou est étrangère à la dimension du langage, alors ne reste plus que la violence ?
É. M. : Les mots pour Badiou sont des ennemis profonds : le mot « juif » par exemple. Il faudrait un grand concept qui réunirait tous les mots en un seul, un mot d’une grande violence et intensité, comme « égalité ». Tandis que le judaïsme est lecture infinie de génération en génération, pour Badiou, toute émancipation relève de « l’antihumanisme du même ».
Propos recueillis par D. R.


Tribune Juive N°36

LA «NOUVELLE ALLIANCE» DES INTELLECTUELS CONTRE LES «SIONISTES»

Pour certains intellectuels, comme Alain Badiou, Edgar Morin ou Noam Chomsky, l’avènement d’un monde meilleur se heurte à deux obstacles. Selon eux, la démocratie n’est qu’un avatar du fascisme, et les Juifs se présentent comme les victimes éternelles de la Shoah pour opprimer les Palestiniens.
Par David Reinharc


Noam Chomsky recevant un présent de Nabil Qaouq, chef du Hezbollah au Liban, emprisonné par les Israéliens à Khiam, près de la ville de Nabatieh (mai 2006).
Noam Chomsky recevant un présent de Nabil Qaouq, chef du Hezbollah au Liban, emprisonné par les Israéliens à Khiam, près de la ville de Nabatieh (mai 2006).
Un constat, d’abord : le XXe siècle semble avoir sonné le glas des utopies, dont la principale incarnation fut le communisme. Quelques rêves euphoriques (la contre-culture américaine, Mai 68) ne purent remédier au désastre. L’incertitude, la relativité des choses humaines, le doute, la perplexité même devant le monde à naître se découvrent, à nouveau, comme la véritable dimension ontologique de l’homme. Pour le coup, on entend – comme en écho au sinistre « il leur faudrait une bonne guerre » – le terrible voeu, « il leur faudrait une bonne utopie ». Nous vivons dans cette époque où, pour paraphraser Kafka, « leurs pattes de derrière collent encore » à la promesse déçue de l’émancipation de l’homme d’hier, sans que « leurs pattes de devant n’aient encore prise » dans ce futur paradis sur Terre tant convoité. Bref, Godot ne viendra pas : l’espérance d’un saut qualitatif dans une réalité absolument autre, cette attente vaine qui ne connaît ni quiétude ni repos, ne s’accomplira jamais en un dénouement final. Seulement, de cette impossibilité, une frange radicale d’intellectuels ne veut rien savoir. Ils opèrent dans leurs officines idéologiques un retour en force de l’espérance d’un passage des ténèbres à la lumière. Se mijote dans les chaudrons l’intention d’en finir avec ce qu’il y a d’humain dans l’homme, c’est-à-dire trouver le mauvais bacille pour chercher le bon remède. Impossible, les dés sont pipés : un obstacle obère le chemin de l’humanité vers son accomplissement final. Car pour passer du « jadis, profond jadis » aux lendemains qui chantent, de l’impuissance manifeste du libéralisme à l’« hypothèse communiste » (Badiou), pour jouir de ce « printemps de notre seconde naissance » (Jankélévitch), il faut que la Shoah n’ait jamais eu lieu. Le raisonnement est impeccable : si l’on veut recréer de l’utopie et tenir bon sur la promesse d’une ère nouvelle qui viendrait arracher, effacer, détruire un monde ancien assimilé en bloc au Mal, il faut exposer clairement que tous les pouvoirs d’hier et d’aujourd’hui se valent. Et qu’il n’y a pas de différence entre fascisme et démocratie, qu’on jettera ensemble dans la même poubelle de l’Histoire. Mais si leurs différences apparentes ne sont que folklore sans conséquences, que fait-on de l’existence des chambres à gaz ? Seule l’extermination des Juifs permet de les distinguer. En fait, ce « point de détail », pour les intellectuels radicaux, oppose les perdants – les nazis – des Américains, responsables de la guerre en Irak, des communistes, coupables du goulag et de Katyn, ou des Français, auteurs du massacre de Sétif. Nier la Shoah, c’est interdire aux démocraties libérales de dire qu’en dépit de leurs horreurs, elles étaient un moindre mal. Capitalisme = libéralisme = démocratie = nazisme, l’équation eut été parfaite si Hitler avait été un bon et cohérent agent du capitalisme. Mais si le camp de concentration nazi est le lieu d’une surexploitation capitaliste, comment se fait-il que les nazis aient programmé l’extermination des Juifs, se privant ainsi d’une maind’oeuvre infiniment profitable ? Les chambres à gaz qui gaspillaient la force de travail sont incompatibles avec la nature du capital. Comment alors ruiner l’argument de la démocratie moderne qui veut la faire apparaître comme « le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres », antithèse de la barbarie, tout en dédouanant le capitalisme des crimes des dictatures et États totalitaires ? L’opération va consister non pas à dire : les Juifs ont été « exterminés », ce qui serait du négationnisme (ce qui est mal vu et de surcroît punissable par la loi), mais à énoncer : les « Juifs » ont été exterminés, ce qui est du « néga-sionisme » : par un coup de baguette sémantique, vous passez dans le camp des opprimés. En changeant de place les guillemets, le tour est joué : le Juif n’existe pas, le Juif, c’est M. Tout le monde, c’est vous, moi, c’était le Christ, et ce sont les Palestiniens.

Israël, État antisémite...
Mission impossible ? En apparence, seulement. Alain Badiou écrit dans Portées du mot « juif » que le nom juif est une illusion, son avenir est de disparaître. Dans le brouillage le plus total, le carnaval de tous les concepts, Badiou fait tout à l’envers : Israël est un État antisémite, car le mot « juif » ne trouve son sens que dans la métaphysique hitlérienne, Shoah est un film nazi, et, en réponse à la réfutation de son livre par Éric Marty, il écrit : « Le juif, c’est moi. » Cécile Winter, dans le même ouvrage – sauf que, « Juive de la négation », elle n’apparaît pas sur la couverture –, proclame que le mot « juif » est le « signifiant maître des nouveaux aryens ». Jean-Luc Godard dit pareil, au mot près : « Le juif, c’est moi. » Et dans son film Notre musique, après la photo d’un Juif déporté, avec l’inscription « Juif », vient celle d’un cadavre déambulant derrière des grillages, légendée « Musulman ». Dans un entretien aux Inrocks (no 581, 5 mai 2004), il s’agace : « Des gens m’ont dit : “Mais c’est dégueulasse, parce que l’histoire des Palestiniens, c’est pas l’Holocauste des Juifs.” Mais si j’écris “musulman”, c’est parce qu’à Auschwitz, les Juifs étaient appelés les musulmans. Et puis Hollywood s’appelait la Mecque du cinéma. » À ce tour de passepasse sémantique, on applaudit. Dans le même registre de retournement du dispositif victimaire, Edgar Morin s’en sort aussi très bien : « Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs boucs émissaires de tous les maux “bouc émissarisent” Arafat et l’Autorité palestinienne. » On saura gré au philosophe Giorgio Agamben de nous offrir une variation sur le même thème. Dans son livre État d’exception, il explique que l’état d’exception est la règle politique en Occident – nazisme ou démocratie, c’est du pareil au même, toujours, c’est l’exception qui domine la règle –, et écrit à propos de la situation des terroristes prisonniers sur la base de Guantanamo : « La seule comparaison possible est la situation juridique des Juifs dans les Lager nazis, qui avaient perdu, avec la citoyenneté, toute identité juridique, mais gardaient au moins celle de Juifs. » Citons encore Noam Chomsky, la référence intellectuelle des auditeurs de Daniel Mermet sur France Inter, avec le sociologue Pierre Bourdieu qui divise le monde en deux : dominants/dominés (cherchez dans quel camp est Israël...) et dénonce violemment, les mettant tous dans le même sac, les journalistes, savants experts, universitaires, s’enlisant dans une sorte de théorie du complot. Dans Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique et Pirates et Empereurs : Le Terrorisme international dans le monde actuel, Chomsky dépeint donc Israël comme un État terroriste, présentant des « points de similitude » avec l’Allemagne nazie. Lors de son discours à l’occasion de la remise du prix de la Paix des libraires allemands, le futur auteur de Mort d’un critique, Martin Walser, dénonce « l’instrumentalisation de l’Holocauste » et propose de « tourne la page d’Auschwitz ». Et ce peut être même la poitrine gonflée du noble sentiment de la bonne conscience universelle que le nom juif sera effacé : « Les victimes d’Auschwitz sont, par excellence, les déléguées auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’Histoire » (Paul Ricoeur). Bref, beaucoup de monde pour adresser aux Juifs une intolérable injonction, leur faire un impossible chantage : enterrez vos morts, enterrez l’enterrement, ou nous ferons nous-mêmes sauter ce verrou, barrage contre l’utopie d’un basculement entre le monde d’hier – démocraties et États totalitaires solidaires, donc – et un avenir enchanté. Deleuze déjà, souligne Éric Marty, avait posé l’idée qu’il fallait évacuer de notre réel politique le fascisme des années 1930, devenu « ancien fascisme », et poser à la place le concept de « néo-fascisme » dans lequel « il n’est pas difficile de reconnaître la caricature traditionnelle des États-Unis » (Marty). Malgré tout, on peut se demander pourquoi cet acharnement à vouloir faire disparaître Israël de la carte. Du philosophe Étienne Balibar, qui écrit qu’Israël porte les « germes de la catastrophe » (Le Monde, 19 août 2006), à Edgar Morin, qui titre son article dans le même quotidien (4 juin 2002) : « Israël-Palestine : le cancer », la métaphore « biologisante » des intellectuels néga-sionistes laisse penser qu’il n’existe qu’un seul obstacle à l’accouchement du paradis sur Terre : là encore, les Juifs. Adrien Barrot, d’ailleurs, dénonce dans son ouvrage Si c’est un Juif ? (Michalon) la logique de cette pensée, qui conduit à voir dans les Juifs une complication telle à l’avènement du meilleur des mondes que leur disparition relèverait de la pure nécessité. Et puisque Bourdieu reprend la citation du philosophe nazi Carl Schmitt sur le libéralisme caractérisé comme « politique de dépolitisation », souligne Bernard-Henri Lévy, empruntons-lui la figure du « kacheton », celui qui empêche, retient la fin. Et cette figure du « retardateur » du meilleur des mondes, posons que, par un « hasard objectif », il est juif.

Le refus du judaïsme de tous les dogmes
Car le docteur Gachnochi a raison de nous dire que si le judaïsme a toujours éveillé de la haine, c’est sans doute à cause de son « opposition à l’idôlatrie », celle-ci étant entendue non pas seulement au sens matériel mais aussi, et surtout, en tant qu’opposition aux dogmes. Dans son Discours à Jérusalem, Milan Kundera cite ce très beau proverbe juif : « L’homme pense, Dieu rit. » Mais les idéologues et intellectuels néga-sionistes ne veulent pas entendre l’écho du « rire de Dieu », qui signifie que « l’homme pense et que la vérité lui échappe » (Kundera). Ce dont rêvent des philosophes comme Alain Badiou, c’est du règne du Même, c’est-à-dire un monde sans sujets, où tous les hommes, matricules N+1 dans une suite infinie d’individus interchangeables, pensent tous la même chose. Or, le judaïsme, inspiré par le « rire de Dieu », refuse les certitudes idéologiques. « Ce que christianisme, islam, marxisme, altermondialisme, mais aussi “idéologie consumériste” ne peuvent supporter dans le judaïsme, c’est qu’il continue à poser des questions que toutes ces croyances ou simplement manières de vivre et de penser considèrent, explicitement ou implicitement, comme résolues », nous dit le docteur Gachnochi. Entre ces intellectuels à l’esprit théorique, penseurs de la Totalité, rejetant la culture occidentale et son respect pour l’individu, et le « rire de Dieu » enseigné par le judaïsme, il n’y a pas de paix possible. De la même manière, précisément, qu’il ne peut y avoir d’entente possible entre les intellectuels néga-sionistes qui ont la réponse et les Juifs qui ont la question. Car on pourrait dire du judaïsme ce qu’écrit Kundera à propos de la « sagesse du roman » : « À l’instar de Pénélope, il défait pendant la nuit la tapisserie que des théologiens, des philosophes, des savants ont ourdie la veille » (L’Art du roman, Gallimard). Et que se passe-t-il lorsque l’on est, tel Guy Sorman, un idéologue sûr de détenir la Vérité ? On envisage sereinement un « scénario réaliste » à propos des Juifs : « Peutêtre leur oeuvre est-elle achevée et les temps sont-ils mûrs pour qu’ils nous quittent ? » (Les Enfants de Rifaa, 2003). Dieu rit-il encore lorsqu’il entend qu’« un nouvel holocauste [est] possible » (Sorman) ?
D. R.


Tribune Juive N°36

Les Editions la Fabrique ou la haine d'Israël

Plusieurs auteurs de la maison d’Éric Hazan, déjà connue pour avoir publié L’Industrie de l’Holocauste repris par les négationnistes de la Vieille Taupe, se sont associés à Tariq Ramadan pour appeler au boycott du Salon du livre dont Israël était l’invité d’honneur. La Fabrique y était néanmoins présente, « non pour participer, mais pour résister à cette opération de falsification : honorer un État qui, sous couvert de démocratie, (...) pratique la punition collective à l’échelle de tout un peuple »,expliquait un tract distribué dans les allées.
Par David Reinharc

Michel Warshawski, dans son livre «Israël-Palestine, le défi binational», compare le modèle du Juif sioniste au «type aryen des affiches de propagande nazie». À droite : Éric Hazan.
Michel Warshawski, dans son livre «Israël-Palestine, le défi binational», compare le modèle du Juif sioniste au «type aryen des affiches de propagande nazie». À droite : Éric Hazan.
La Fabrique n’est pas un éditeur comme les autres. On lui doit, certes, quelques beaux textes, mais il publie moins des écrivains et des essayistes que des militants. La maison veut des livres ancrés politiquement mais sans jamais céder à aucun esprit de chapelle, sans être inféodée à aucun groupe ni parti. Les auteurs sont « de ceux qui remettent en cause l’idéologie de la domination ». Un éditeur sait qu’on ne peut publier un manuscrit qui s’intitulerait « Contre les Beatles ». Les admirateurs du groupe de rock, par définition, n’achèteraient pas le livre, tandis que ceux qui ne connaissent pas, ou mal, les Beatles s’en ficheraient. Ce qui est vrai pour les Beatles n’est pas juste pour Israël : ceux qui n’aiment pas Israël sont passionnés par l’objet de leur détestation. Parmi les membres du comité éditorial de La Fabrique, on trouve, entre autres, Eyal Sivan, cinéaste israélien inconnu en Israël mais dont le film Route 181, qui pose que les réservistes de Tsahal seraient les agents de la « banalité du mal », a été diffusé sur Arte. Et aussi Pierre Tévanian, animateur du site « Les mots sont importants », qui, en juillet 2005, lors d’une rencontre avec Dieudonné, dénonçait « les sionistes qui vous emmerdent ». Tandis que Dieudonné affirmait que « nous sommes esclaves d’un groupe d’individus qui ont le pouvoir », précisant qu’il s’agissait d’« un groupe guidé par une idéologie diabolique » – qui est ce groupe ? Pas les Juifs, bien sûr, mais les « sionistes » (on n’est même plus là dans la jouissance de l’implicite) –, Tévanian tentait une explication selon laquelle « les sionistes » ne sont pas nécessairement au sommet de la pyramide : juste « un rouage », « des chiens de garde ». L’association de Pierre Tévanian, comme le montre Caroline Fourest dans La Tentation obscurantiste (Grasset), est l’une des toutes premières organisations de gauche à avoir accolé son nom à celui de Tariq Ramadan au sein du collectif Une École pour tous. En fait, il suffit de lire la liste des signataires du Manifeste «Nous sommes les indigènes de la République!» pour retrouver, à côté du site islamiste Oumma.com, «Les mots sont importants», Pierre Tévanian, Éric Hazan et… Une École pour tous. Or qui sont, entre autres, les membres fondateurs de ce collectif ? Jeunes Musulmans de France, l’association des jeunes de l’Union des organisations islamiques en France (UOIF), dont le maître à penser est Hassan Iquioussen. Lequel, si l’on en croit Le Figaro qui a décrypté une cassette, fustige les « Juifs avares et usuriers », « le top de la félonie », accusés d’avoir fomenté un complot avec Hitler – la Shoah – pour justifier « l’occupation de la Palestine ». Mieux encore. Une École pour tous fait partie du mouvement Pro-Hijab. Cette coordination, démontre encore Caroline Fourest, ressemble étrangement au versant européen de la stratégie mise en oeuvre par le biais d’Une École pour tous. Le premier meeting de Pro-Hijab a été inauguré à Londres le 27 juillet 2004, avec la bénédiction du maire Ken Livingstone, par Tariq Ramadan et Youssef al-Qaradhawi, ce dernier déclarant quelques jours plus tôt sur Al-Jazira : « Il n’y a pas de dialogue entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil. » Mais pour La Fabrique, si inviter un écrivain doit nécessairement impliquer des actions d’envergure, une telle déclaration n’entraîne aucunement de boycott. Et puisque La Fabrique était au Salon du livre, dont l’invité d’honneur est Israël, elle a présenté un débat hors salon : « Entre le Jourdain et la mer : deux États ? Un État ? », animé par Denis Sieffert, directeur de la rédaction de Politis. Voici ce qu’on pouvait lire dans Politis du 6 mars 2008 : « Israël devrait être depuis longtemps au ban des nations comme le fut en son temps l’Afrique du Sud de l’apartheid. » On apprend que « la barbarie est la règle » et Politis de citer un Juif – car cela « passe mieux sous la plume d’un juif que sous celle d’un gentil... » – qui prévient Israël : « Vous gagnez par les armes, mais la vague humaine vous submergera. »

Négation de l’Holocauste
Qu’édite La Fabrique ? Alain Badiou, le philosophe qui criminalise le mot « juif », Michel Warshawski, qui dénonce dans Israël-Palestine, le défi binational, le modèle du Juif exalté par le sionisme, « type aryen des affiches de propagande nazie », ou encore L’Industrie de l’Holocauste. Reflexion sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, de Norman Finkelstein, livre abominable qui « dénonce de façon brève, provocante et passionnée, l’instrumentalisation de la Shoah » à des fins politiques et financières, réduisant en « casino de Monte-Carlo » le martyr des Juifs. Mais on n’atteint pas encore, ici, le degré suprême de l’infamie. Au même moment, très précisément, où Ilan Halimi est enlevé, torturé, et meurt,
Le stand de La Fabrique au Salon du livre. Sur un panneau, les cartes de « la Palestine du XXe siècle à nos jours ».
Le stand de La Fabrique au Salon du livre. Sur un panneau, les cartes de « la Palestine du XXe siècle à nos jours ».
après trois semaines de séquestration, à cause de ce
« mélange révoltant de motivation
crapuleuse et de haine des Juifs, qui prend sa source dans l’identification, en elle-même haineuse et meurtrière, des Juifs à l’argent » (Adrien Barrot), La Fabrique, qui n’est inféodée à aucun parti, et Daniel Bensaïd, théoricien de la Ligue communiste révolutionnaire,décident de rééditer un texte, nullement introuvable par ailleurs : La Question juive, de Marx. Un livre de jeunesse qui ne se contente pas de proposer de « rendre le Juif impossible » et de programmer l’éradication du judaïsme mais qui apporte des réponses : « Quel est le culte profane du juif ? L’agiotage. Quel est son Dieu profane ? L’argent. » Face à cet « effort intarissable dont nos contemporains sont capables pour rendre l’autre fou » (Barrot), on a juste envie de demander, avec Alexis Lacroix, auteur du Socialisme des imbéciles, que la gauche démocratique se désolidarise au plus vite de cette gauche radicale et de ses funestes compagnons de route, les intellectuels néga-sionistes. Car si ces derniers ne lui feront pas gagner les élections, une chose est sûre : ils peuvent lui faire perdre son âme.
D. R.



Article paru dans "Tribune Juive" N°36


jeudi 19 juin 2008

Prix du Meilleur Livre d'Humour Juif


























Jeudi 26 juin, à partir de 19 h :


Sonia Medina signera son livre : Rouge Harissa (Editions David Reinharc)


Prix du Meilleur livre d'humour juif

préface d'Albert Memmi


Librairie Art et Littérature

120, boulevard Montparnasse

75014 Paris

(Métro Vavin)


Un cocktail sera servi.


Dimanche 29 juin, à partir de 12h00 jusqu'à 19h00


Sonia Medina signera son livre : Rouge Harissa (Editions David Reinharc) dans le cadre du Festival des Cultures Juives


Parvis de la mairie du 3ème arrondissement

2, rue Eugène Spuller
75003 PARIS

(Métro Arts et Métiers)




Productrice, auteure, réalisatrice, Sonia Medina travaille

depuis de nombreuses années sur le thème de l’identité.


Ces nouvelles mettent l'accent avec humour et auto-dérision

sur les ravages d’un exil « par procuration » à travers le

regard averti de l’enfant qu’elle fut.



Vous savez ce que c’est qu’une famille juive tunisienne ?

Une famille gorgée d’harissa, étouffant sous les gâteaux au miel, assourdie par les « youyous », caressante jusqu’à vous faire suffoquer et connaissant mieux que vous vos désirs.
Exilée, exportée, importée et totalement perdue dans un Paris sans soleil, sans plage, sans thé aux pignons et sans jasmin.
Ma famille a dressé des écrans de fumée d’une blancheur opaque et aveuglante, me faisant grandir dans un pays qui n’existe pas.
Comment vivre, comment être moi-même avec cet eden qu’ils croient encore vivant mais dont le pathétique ridicule m’a éloignée d’eux ?
Dois-je continuer à courir après un paradis qui n’est pas le mien ? Dois-je continuer à nier la vérité, ma vérité ?
Ces récits les arracheront peut-être aux rêves d’un monde coincé entre Tunis et Paris.
Et moi, j’espère, un jour, être une femme qui invente son histoire, son pays, une terre nouvelle.



« (...) de courtes séquences comme au cinéma, ce qui ne m’étonne pas de la

cinéaste que vous êtes d’abord; le tout, apparemment discontinu mais faisant,

scène après scène, un film unique. » Albert Memmi


Editions David Reinharc

144, avenue Charles de Gaulle

92200 Neuilly sur Seine


editionsdavidreinharc@yahoo.fr


Venez nombreux,

vous repartirez le cerveau empli d'étincelles...

samedi 14 juin 2008

Entretien Michale Boganim

Propos recueillis par David Reinharc


Je viens vous interroger sur un film que vous venez de tourner sur les Juifs d’Odessa alors que vous trouvez en Israël, au moment d’une polémique à propos des Juifs du Gousch Katif qu’on veut exiler de leur propre terre.
L’exil est-il selon vous – comme dans votre film – le thème du peuple juif dont il ne cesse de décliner les différentes variations… ?


Michale Boganim : Je pense qu`on ne peut absolument pas comparer l`exil des juifs Russes aux Juifs du Goush Katif. Je dirais que les juifs Russes n`avaient pas le choix. Rester en Russie, c’était s`exposer à un antisémitisme virulent, des conditions économiques déplorables, une situation politique instable. Pour eux, venir en Israël ou aux Etats Unis, c`était avant tout une question de vie ou de mort, il fallait qu`ils sauvent leur peau. Dans l’histoire juive, l’exil a souvent été lié à l’impossibilité pour les juifs de rester dans un pays. Ce fut rarement un choix, mais plutôt une nécessité.



David Reinharc : Le film tourne autour d’Odessa, une ville mythique, berceau de la yiddischkeit.
Dans ce film, je ne vois pas seulement la nostalgie de la ville d’où surgit le génie juif moderne mais aussi la « nostalgie de la nostalgie », comme si les exilés Odessites qui vivent à Ashdod étaient les « derniers hommes »…


M.B. : Odessa dégage une charge poétique et nostalgique très forte. C’est une ville qui a en effet inspiré bon nombre d’écrivains juifs: Isaac Babel, Bialik , Sholem Alekheim…Mais aussi des écrivains non juifs comme Pouchkine. Tout ces livres ont bien sûr étés une source précieuse pour moi. Le film retrace le parcours d’ Odessites qui ont quitté leur ville et qui sont partis s’installer à New York et en Israël. Mais Odessa reste fortement ancré dans leur imaginaire, en partant, ils l’ont magnifié. Disons que c’est un film nostalgique sur la nostalgie. La nostalgie est dans le film comme un musique intérieure, un retour sur soi. Et les personnages que j’ai filmé sont les derniers à être dans cette nostalgie. Les enfants ne connaissent pas ce sentiment douloureux. C’est leur chance. Dans ce sens, il n’ y a pas de filiation.


David Reinharc : Entre le « déjà plus » d’ Odessa – une ville fictive qui n’existe plus – et le « pas encore » l’Amérique et Israël – Ashdod est filmé comme un non lieu, un chantier pour nouveaux immigrants - vos personnages ne flottent t-ils pas dans un entre-deux, un monde en suspens, qui se délecte du « pas tout de suite » ?


M.B. : Il y a plusieurs temps dans ce film et théoriquement Odessa fait partie du passé de ces gens , tandis qu’ Israël ou New York font partie du présent, voire du futur. Mais dans la réalité Odessa est présent partout. Mes personnages ont comme transporté leur ville ailleurs. Et Odessa est bien plus vivant et réel à Little Odessa qu’ à Odessa même. Il y a le monde intérieur dans lequel vivent ces gens et l’extérieur : leurs villes d’accueil dans lesquelles ils évoluent comme des étrangers, voir des touristes. Dans ce sens ils vivent entre deux mondes.
Il y a cette scène, où certains personnages vont visiter Manathan en car pour touristes alors que cela fait près de 30 ans qu’ils vivent à New York. A Ashdod, nous voyons une grand- mère qui a recréé dans son appartement un musée à la gloire d’ Odessa. Elle est branchée sur la radio russe qui donne des informations sur Moscou ou l’ Ukraine et quand sa petite fille vient la voir (elle est déjà israélienne), elle ne comprends pas l’engouement de sa grand mère pour Odessa. Il y a une rupture entre les différentes générations.


David Reinharc : A peine sont-ils sur le point de fouler le sol d’Israël ou de l’Amérique que vos personnages sont pris par l’envie d’aller voir ailleurs s’ils y sont…
L’attente de la terre promise ne s’arrête jamais.
Selon vous, les Juifs n’ont-ils pas posé leurs valises en Israël?


M.B. : C`est le grand paradoxe du film, les Russes arrivent en Israël et se sentent plus que jamais en exil. Imaginez, ils arrivent d` Odessa et ils sont envoyés directement a Ashdod, Ber Sheva, toutes ces villes de développement, prés du désert. C`est un grand choc pour eux, culturellement. Ils quittent une grande nation -la Russie- pour arriver au Moyen Orient.
Ils n’ont rien de commun avec ce tout petit pays qu’est Israël. Ils n`ont rien en commun avec les autres communautés.
Il y a d`ailleurs une violence et une haine très grande entre les Marocains, les Ethiopiens et les Russes. C`est ce que dit un des personnages : je suis arrivé dans un pays ou je pensais que tout le monde était juif, frères et je vois que les Marocains n`aiment pas les Russes, les Russes n`aiment pas les Ethiopiens…La désillusion est plus forte en Israël, car l`attente est plus forte.
D' ailleurs, on observe un phénomène nouveau aujourd’hui : 100 000 Russes installés en Israël sont repartis.
Et puis, comme l`a dit très justement un critique américain, mes personnages sont dans une situation d` exilestentialisme. Un état permanent d`exil. La diaspora continue même en Israël, mais sous une autre forme.


David Reinharc : Les Juifs russes sont, dit un personnage, Juifs en Russie et Russes en Israël.
Mais ce sentiment d’étrangeté ne prend –il pas fin avec la génération des sabras, Juifs en Israël ?


M.B. : Oui c`est pourquoi les Odessites que j`ai filmés sont les derniers hommes. A Odessa, les Juifs sont partis pour la plupart et les petits enfants d` Odessites seront Américains aux Etats Unis, Israéliens en Israël. Les générations d ‘après seront déjà intégrées. Ceux que j’ai choisi de filmer sont eux encore arrachés à leur terre d’enfance. C’est douloureux et presque irrémédiable.


David Reinharc : Michel Gurfinkiel vient de sortir un bel ouvrage : « le Roman d’Odessa » (Editions du Rocher).
En quoi votre approche diffère t-elle de la sienne ?


M.B. : Le film est une évocation poétique d`Odessa. Le livre de Michel Gufinkiel retrace brillamment l`histoire d` Odessa. C`est un livre qui expose des faits, alors que mon film convoque les sens.
C`est une approche plus impressionniste, mais aussi plus intime, plus sensible.


David Reinharc : Le cinéma israélien connaît actuellement un véritable engouement et il s’est imposé en dehors de ses frontières comme un cinéma riche, créatif et de grande qualité.
Vous même ayant connu l’expérience de l’exil, le cinéma vous donne t-il ce sentiment d’appartenance ? Vous définissez-vous comme un cinéaste israélien ?


M.B. : Je suis , en effet, née en Israël et ce film est une co- production avec Israël, il est considéré comme un film israélien et moi comme une cinéaste israélienne. Maintenant la réalité est plus complexe. Je navigue entre plusieurs identités, plusieurs lieux, plusieurs mémoires, plusieurs langues…Tout comme les personnages de mon film.
Le cinéma justement ne me donne aucun sentiment d’appartenance, mais c’est plutôt une façon pour moi d’être dans plusieurs lieux. Je voyage beaucoup avec mes films. J’ai présenté mon film en Israël, mais aussi à New York, à Buenos Aires, à Toronto, à Moscou…
Et la grande richesse du cinéma, c’est qu’il ne réduit pas, il est une fenêtre sur le monde.


Quels sont, pour l’heure, vos projets ?


M.B. : D’autres films, à l’étranger, c’est la seule chose qui est sûre !


Entretien paru dans Israël Magazine (Hors Série 6ème année)





Entretien Arno Klarsfeld


Propos recueillis par David Reinharc


On connaissait déjà Arno Klarsfeld brillant avocat lors des procès Touvier et Papon.
On fut témoins , aussi, de ses prises de position forcément médiatiques, néanmoins toujours courageuses.
Et puis, aujourd’hui, imprévisible, joignant le geste à la parole, il endosse le treillis militaire et s’engage dans l’armée israélienne.
A l’occasion de la sortie Israël Transit, un livre d’entretiens où il raconte ce qu’il a vu et vécu, nous voulions savoir, de ses convictions et de sa vie, deux ou trois choses de plus. Parce qu’une entrevue avec Maître Klarsfeld est, à coup sûr, une rencontre singuliere.


David Reinharc : Y aura t-il pour Arno Klarsfeld un « avant » et un « après » l’expérience dans l’armée israélienne ?


Arno Klarsfeld : Certainement. Chaque expérience vous change et celle ci fut marquante.
Oui, j’en sors serein, plus en accord avec moi même et avec ce que je pense.


D.R. : Comment expliquez-vous que l’armée la plus morale soit aussi la plus vilipendée ?


A.K. : Oh, elle n’est pas toujours morale. Dans l’unité prés de la mienne, de l’autre côté de Bethléem, il y avait deux soldats qui étaient interrogés pour avoir commis des sévices sur des Palestiniens. A Hébron, des soldats ont jeté deux Palestiniens d’une jeep en marche.
Il ne faut pas le dissimuler parce que dans toutes les armées du monde, il y a des brutes et des salauds.
Bien sûr, les souffrances des Palestiniens sont plus que regrettables. Mais il faut comparer cette situation à d’autres situations de guerre et là, Israël se comporte bien mieux que les autres pays.
Quand on est sur place, c’est vrai que les soldats font face aux civils et que ces derniers font la queue. Mais sinon, on aurait des attentats.
En 1967, Moshé Dayan a ouvert Jérusalem Est et Jérusalem Ouest. Ni barrières ni checkpoint parce qu’alors il n’y avait pas d’attentats et pas encore la propagande de haine de l’OLP.
Et force est de constater que les attentats suicides ont commencé après qu’il y ait eu cette propagande antisémite très violente dans les Territoires.
Qu’on le veuille ou non, ce qu’on apprend dans l’enfance vous marque à jamais et il est impossible de s’en défaire. C’est le cas de cette propagande.
En Israël, évidemment, on assiste parfois à des dérives mais qui provoquent immédiatement des protestations. De toutes les manières, rien de comparable avec ce qu’on entend dans les mosquées ou à la télévision palestinienne.
La conscience collective européenne est plus habitué à voir les Juifs en victimes que dressés en armée pour se défendre…


D.R. Vous écrivez que « la démocratisation du monde arabe est une absolue nécessité » .
Rejoignez-vous les engagements des néoconservateurs qui, à l’inverse des partisans du « choc des civilisations », veulent l’émergence de démocraties capables d’intégrer la Civilisation ?


A.K. : Les néoconservateurs ont compris que la stratégie qui consiste à contenir les dictatures est obsolète. Ils ont compris aussi que les terroristes pouvaient frapper sur le territoire américain et que, par conséquent, il valait mieux porter la guerre ailleurs.
Là où se trouvent les dictateurs les plus dangereux, en Irak et au Moyen-Orient.
Ils se seraient sans doute abstenus s’il n’y avait pas eu le 11 septembre.
Et depuis la guerre d’Irak, il n’y a pas eu un seul attentat sur le sol américain. Alors que tous les terroristes, là-bas, ne rêvent que d’une chose : frapper les Etats-Unis.
C’est donc d’abord une bonne stratégie de défense nationale et c’est aussi le devoir d’un Etat de protéger ses citoyens.
Ensuite, dans les dictatures, la plupart des gens sont pauvres et seule une minorité est riche. Ceux là doivent attiser la haine et trouver des boucs émissaires. Si on ne contient pas les dictatures, si on attaque pas, elles gagnent du terrain. Il est devenu nécessaire d’aller sur place.
Et même s’il s’agit d’une conséquence de la guerre plus que sa véritable cause, les Irakiens sont et seront plus heureux dans un régime démocratique.


D.R. : Faudrait-il selon vous que les Américains attaquent maintenant l’Iran ?


A.K. : Je ne crois pas que l’Amérique laissera l’Iran disposer de l’arme atomique.
Je rappelle qu’il suffit d’une bombe atomique pour en finir avec Israël.
Et les Iraniens ont prévenu : avec une bombe, on anéantit Israël tandis que pour nous, quelques bombes touchent très peu le monde islamique.
Peu leur importe la vie de leurs concitoyens…


D.R. : Mère allemande et luthérienne, père français et Juif : vous incarnez un peu l’entente franco-allemande.
Quel est votre sentiment par rapport à l’Europe telle qu’elle tente difficilement d’exister ?


A.K. : Je pense que les Français ont écouté la voix des démagogues. Et ce sont les ennemis d’Israël et du peuple juif qui se réjouissent : l’extrême droite et l’extrême gauche.
Le vote du « non » est une très mauvaise chose.
L’extrême droite est antisémite et anti-israélienne comme l’extrême gauche qui connaît un fort sentiment antijuif. On les a vu défiler avec des portraits à la gloire de Saddam Hussein et des pancartes : « Bush/Sharon : assassins ».
Le Pen au deuxième tour des présidentielles, un tiers des Français se déclarant pour la victoire de Saddam Hussein, « non » à l’Europe : pas de quoi se réjouir !


D.R. : Comment conciliez vous votre credo européen, votre amour d’Israël et votre estime pour l’Amérique ?


A.K. : Je me sens européen parce que je me sens un peu partout chez moi en Europe. Israélien, parce que j’ai fait l’armée, je parle la langue et que là-bas, je m’y sens chez moi.
Américain, car j’ai fait mes études en Amérique.
Donc, oui, pour l’instant je concilie les trois avec un attachement à la liberté et à l’individualité.
Ces valeurs sont portés fortement par Israël, l’Amérique et l’Europe.


D.R. :Seriez-vous favorable à l’entrée d’Israël dans l’Europe ?


A.K. : Je pense qu’Israël va s’entendre avec le monde arabe.
Le Moyen Orient doit laisser la personnalité du peuple israélien s’exprimer sans vouloir le submerger ou l’anéantir.
Israël a plus sa place dans une confédération moyen orientale qu’en Europe, où l’Etat hébreu serait plus en position défensive.


D.R. : Que pensez-vous du projet du désengagement de Gaza?
Ne craignez vous pas que ce territoire devienne une base pour les terroristes ?


A.K. : Les Israéliens ne peuvent pas tenir là-bas. Les « colons » y détiennent un tiers du territoire tandis qu’1.3 millions de Palestiniens vivent dans des camps de réfugiés.
Je pense qu’il vaut mieux se désengager de Gaza. De toutes les façons, on sera obligé de revenir aux frontières de 67.


D.R. : Il s’agit d’un déplacement de population juive.
Si des Arabes avaient été déplacés, j’imagine que le monde entier aurait crié au scandale…


A.K. : Oui, mais on peut dire aussi qu’il y a eu 650 000 « déplacés » du côté arabe qui ne peuvent pas revenir chez eux tandis que des Noirs et des Russes, pas nécessairement Juifs, y habitent !
Mais aussi 900 000 Juifs ont dû quitter les pays arabes après l’Indépendance…
De toutes les manières, Israël est obligé de quitter Gaza pour avoir la paix !


D.R. : Les Palestiniens réclamant un pays sans Juifs, ça commence mal, non ?


A.K. : C’est vrai que j’ai souvent demandé pourquoi il ne pourrait y avoir 400 Juifs habitant à Hébron. En quoi ça les dérange ?
Bon, ça les dérange. Et je pense qu’il y a des avantages à se retirer de Gaza.
Les Israéliens doivent rester fermes sur certaines positions comme les frontières d’armistice de 1949 ou Jérusalem.


D.R. : Les Palestiniens veulent trois états : le futur état palestinien, Israël avec la revendication du droit au retour et la Jordanie où ils sont majoritaires.
Quitte à choisir, l’ « option jordanienne » vous semble t-elle réalisable ?


A .K. : Ce n’est pas possible car d’abord, c’est trop tard, d’un point de vue gouvernemental.
Et puis, les Jordaniens étaient là aussi, ils sont dirigés par un Hachémite et on ne peut pas revenir sur les frontières d’un Etat.


D.R. : Un de vos amis vous demande quel besoin avez-vous de « faire l’idiot sur la Ligne verte » ?
Vous êtes fier de vos parents, est-ce pour vous une façon d’agir pour qu’ils soient fiers de vous ?


A.K. : Bien sûr, je suis heureux qu’ils soient fiers de moi.
Mais si j’ai fait cette expérience, c’est d’abord pour moi. Je ne pense pas que c’est grâce à elle qu’ils sont fiers de moi…


D.R. : Vous portez le prénom d’un homme déporté à Auschwitz.
Votre combat pour Israël est-il une façon d’aider votre père à fermer une parenthèse pour, dans la mesure du possible, préserver les générations à venir ?


A.K. : Oui, le père de Serge fut déporté à Auschwitz. Quand il est arrivé là-bas, un kappo l’a frappé et il a assommé ce kappo. Ca a du jouer pour moi, de manière inconsciente…
Il y a sans doute le poids de ce grand-père.
Le poids ou le piquant pour faire avancer un paresseux comme moi…


D.R. : Quels sont vos projets ?
Pour nos lectrices, peut-on savoir si vous envisagez de vous marier… ?


A.K. : Pas pour l’instant.
Je vais aider Serge pour différentes choses et je dois partir aux Etats-Unis. Peut-être dans une université américaine.


D.R. : Un projet d’installation en Israël ?


A.K. : Je pourrais sans problème vivre à Jérusalem.



Entretien paru dans Israël Magazine N°55






vendredi 13 juin 2008

Entretien Francis Lalanne

Francis Lalanne a sorti : "Skizogrammes" (Bibliophane. Daniel Radford),
dans la collection "Trace"
dirigée par David Reinharc



Propos recueillis par David Reinharc


Nous étions tous présents à la cérémonie de Yom Hatsmaout à la Synagogue de la Victoire. La synagogue, parée pour l’occasion d’habits de lumière aux couleurs d’Israël, a accueilli des personnalités du monde juif accompagnés notamment par Francis Lalanne qui a chanté des mélodies israéliennes.
Occasion rêvée pour rencontrer ce saltimbanque studieux, artiste aux multiple facettes qu’on doit ranger aux côtés des plus grands.
Car Francis Lalanne, n’est pas seulement une bête de scène, c’est aussi et d’abord un poète qui ne prend pas des airs importants mais ose dire, sans cynisme aucun, ce qu’il pense être juste.
Qu’on soit surpris ou non par ses cheveux longs, sa chemise blanche échancrée, son côté corsaire, force est de constater qu’ il reste lui même, c’est à dire un rêveur génial dans un monde complexe qu’à sa manière, il nous aide à décoder.


David Reinharc : Chanteur, auteur-compositeur, comédien, producteur de films, clown et jongleur, souffleur de verre, directeur de collection, poète, écrivain, chef d’entreprise et citoyen engagé : comment dois-je vous présenter, Francis Lalanne ?


Francis Lalanne : Poète. Dans la mesure où j’agis dans le sens de mon imagination. Poète, c’est à dire à la fois celui qui agit et celui qui crée. La poésie, c’est la créaction. Cela résume ma vie : je créagis.


D.R. : Seriez-vous « créactionnaire » ?


F.L. : Je suis un créacteur.


D.R . : Votre présence à la Synagogue de la Victoire lors de la cérémonie de Yom Haatsmaout, édition d’un livre dans une maison d’éditions tenu par l’éditeur, écrivain et rav Daniel Radford : ce rapprochement vers Israël et le Judaïsme vient-il de loin, quelque chose d’enfoui en vous depuis longtemps ou est-ce conjoncturel ?


F.L. : Un jour, je suis arrivé en Israël pour faire une émission de télé, je devais rester deux jours et je suis resté deux mois.
Ca a été un coup de foudre, une révélation.
J’ai appris à connaître ce pays, à l’aimer ; j’ai appris à connaître et aimer ce peuple à tel point que j’eus le sentiment d’en faire partie.
Ce fut pour moi une sorte d’évidence : non pas quelque chose que j’ai réfléchi mais dans lequel je me suis réfléchi et projeté.
Oui, j’ai eu ce sentiment d’appartenir à ce peuple, à cette communauté d’idées, à sa vision du monde dans laquelle je retrouvais la mienne.
Et il se trouve que lorsque je suis arrivé sur cette terre, je ne parvenais pas à avoir d’enfant avec la femme de ma vie. Je suis allé au Kotel, j’ai prié. Neuf mois plus tard, j’ai eu un bébé, puis d’autres enfants ont suivi…
Pendant plus de cinq ans, on m’a dit qu’il n’y avait pas de solutions, j’ai demandé à Dieu devant le Mur des Lamentations qu’il m’envoie un enfant : neuf mois plus tard, oui, j’étais père.
Ou bien c’est une coïncidence, ou bien c’est une résonance : entre, d’un coup, moi sur terre et la part de moi dans le ciel, sur laquelle veille les anges.
Il y a eu trop de coïncidences et d’incidences dans ma rencontre avec Israël pour que je ne sois pas envahi par un amour infini pour cette terre et les gens qui l’habitent.
A l’heure où une nouvelle vague d’antisémitisme ravage le monde, qui en plus a trouvé le masque et le prétexte « humaniste » de l’antisionisme, il est essentiel d’afficher ma sympathie et mon amour d’Israël et des Juifs du monde entier.
Le silence, aujourd’hui, est pire qu’un aveu. Se taire sur cette nouvelle forme de persécution du peuple juif, c’est une façon de la cautionner.
Par l’attachement que j’ai pour Israël, je refuse, quant à moi, de la cautionner. J’affiche donc très ouvertement et ma sympathie et mon amour pour Israël.


D.R. : Vous êtes intervenu dans une pièce qui relatait les lettres de délation sous l’Occupation.
Le silence, dîtes-vous, est pire qu’un aveu : aujourd’hui comme hier, ne pas résister aux imprécateurs antisionistes, aux propagandistes de confortables certitudes, n’est-ce pas se comporter comme un collabo ?


F.L. : Je ne suis en guerre ni contre les Palestiniens ni contre ceux qui soutiennent leur cause.
Je pense que ces gens se trompent d’ennemi. Leur principal ennemi, c’est eux mêmes.
Je pense que la force d’Israël, c’est d’être capable de ne pas être l’ennemi de son ennemi. Il faut mettre un terme à cette guerre et seul Israël en est capable. Car Israël a plus de maturité dans ce conflit que ceux qui aujourd’hui réclament sa destruction et son éradication, position complètement immature.


D.R. : La seule solution, alors, est-elle unilatéraliste ?


F.L. : Je ne suis pas pour le retrait unilatéral dans les conditions actuelles.
Quand on se bat en duel contre quelqu’un, ce n’est pas pour le détruire mais pour le délivrer de sa propre violence.
Il y a, certes, des mesures exogènes à prendre pour assurer la sécurité des habitants d’Israël mais aussi, par ailleurs, un discours à élaborer d’ouverture vers ses ennemis.
Car à qui profite le crime ? Ni aux Israéliens ni aux Palestiniens mais aux puissances économiques qui ont intérêt à ce qu’un conflit empêche ce territoire de s’organiser pour devenir concurrent à ceux qui dominent le marché économique aujourd’hui.


D.R. : Est-ce que cela ne profite pas surtout aux gouvernement arabes afin de cristalliser sur le conflit israélo-palestinien les frustrations et mécontentements de leurs peuples ?


F.L. : Ceci pour moi est une conséquence des alliances qui profitent à ceux qui dominent le marché économique.
Les pays arabes qui sont dans cette configuration là sont des pays qui, comme par hasard, ont des pactes de non agression et de collaborations militaires avec les Etats-Unis. Et qui volontiers abandonnent les puits de pétrole et la direction de l’OPEP à M. Bush.
Lorsque M. Bush est parti en guerre contre Saddam Hussein, il est étrange, à la fin de cette guerre, qu’il ait signé un pacte de non agression avec lui. Pourquoi signer un pacte de non agression avec celui qui est venu vous délivrer ? Dans ce pacte, il est stipulé que les Etats-Unis vont laisser des militaires sur toutes les bases pétrolifères. Or, ce ne sont pas des militaires qu’ils ont laissés mais des techniciens pétroliers. Par conséquent, au moindre coup de Trafalgar, tous les puits de pétrole tombent aux mains des Etats-Unis.
Les forces qui dominent le marché économique aujourd’hui et qui veulent imposer leur loi au monde ont intérêt à ce que les Juifs et les Arabes ne s’entendent pas.
Pour moi, la solution à ce conflit n’est ni philosophique, ni religieuse ni politique mais économique.
Il faut que les Arabes prennent conscience qu’en s’unissant avec les Juifs, ils deviendront la première puissance économique du monde.
Si cette prise de conscience a lieu, c’est la fin du conflit.


D.R. : Cette vision idyllique ne fait-elle pas abstraction de la trahison par les intellectuels arabes de leur mission, eux qui ont choisi de flatter la détestation d’Israël présenté comme entité maléfique plutôt que de la combattre ?


F.L. : Je dis simplement qu’il faut qu’Israël reste arc-bouté sur ses frontières, refuse d’abandonner des parcelles de sa souveraineté aux Palestiniens en échange de rien. Oui, en face, il y a toujours, en filigrane, l’objectif de l’éradication de l’Etat d’Israël.
D’une part, il faut qu’Israël consolide sa souveraineté nationale, organise la sécurité de ses habitants, d’autre part, il faudrait se tourner vers ses ennemis en amis. Et essayer d’amorcer un dialogue tourné vers un projet partenarial sur le plan économique.


D.R. : Vous préconisez donc une fusion des peuples.
Quand un couple ne s’entend pas, la meilleure solution n’est-elle pas, plutôt, la séparation ?


F.L. : Ce n’est pas d’une fusion dont il s’agit mais d’une entente.
Et on ne peut pas fonder une entente sur le projet d’éradication d’une des deux parties. C’est pour cela qu’Israël doit consolider la sécurité de ses ressortissants pour être une partie matériellement capable de s’entendre avec l’autre.
La terre appartient à ceux qui l’ont cultivée, ceux qui ont fait poussé des arbres dessus. On veut avec des visions politiques et religieuses nous faire croire qu’il y a une virtualité politique qui a existé avant, nous faire croire que ceux qui ont cultivé cette terre n’en sont pas propriétaires. Ce n’est pas possible.
On introduit un raisonnement logique dans une vérité mathématique.
Je veux dire : aujourd’hui, la réalité, ce n’est pas le raisonnement logique d’un Juif ou d’un Palestinien. Ce qui fait qu’Israël est aux Israéliens aujourd’hui, c’est cette vérité mathématique : ce pays a été créé, fertilisé, bâti par des gens d’origine juive à qui l’Histoire a donné les clés de ce territoire, et qui ont fait pousser des arbres dans le désert.
Au nom de l’objectivité, Israël doit rester à ceux qui ont développé, fabriqué, créé cet Etat.
Pour atteindre la paix, il faut à un moment donné qu’une des deux parties ait suffisamment de recul, d’intelligence, de positivité, de force et de courage pour trouver les mots et les idées que l’autre ne trouve pas.
Et si j’ai foi en Israël, si j’exprime mon amour pour cette terre, c’est parce que je pense qu’il a cette force, cette intelligence, ce courage et cette maturité, cette expérience de la persécution qui lui donne cet instinct de conservation et ce sens de la diplomatie et de l’autre.
Je pense que dans toute forme de raisonnement politique, il y a une âme et un corps. Il faut arriver à consolider la souveraineté d’Israël en empêchant tout ce qui est politiquement destiné à mettre en cause cette souveraineté et, dans le même temps, trouver le chemin vers ceux qui veulent détruire cette souveraineté.
Le chemin que je propose, c’est la réflexion économique parce que sur le thème philosophique, religieux et politique, il y a eu trop d’incompréhensions, de sang et de guerres.
La solution arrivera lorsque les dirigeants de tous ces Etats en conflit comprendront qu’on utilise le conflit en question pour leur enlever le leadership du marché qui devrait être le leur.


D.R. : Vous avez participé à une campagne de solidarité avec les populations du Darfour.
J’ai lu que vous qualifiez l’intervention américaine en Irak de « crime contre l’humanité » !
S’agissant du Darfour, du nettoyage ethnique, des viols systématiques, des crimes racistes, de l’intention génocidaire, qualifieriez-vous une intervention américaine de « néocoloniale » ou criminelle ?


F.L. : Oui, si elle est américaine. Non, si elle réunit le concert des nations.
Aujourd’hui, le gouvernement des Etats-Unis se présente comme l’Etat qui règne sur le monde, qui a le droit de violer les conventions entre nations.
Même s’il a raison dans une intervention, il a tort dans la raison.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas intervenir au Darfour mais si ce sont les Etats-Unis qui interviennent au Darfour sans le concert des nations, c’est, de toute évidence, une entreprise politique.


D.R. : Vous ne trouvez pas qu’ils ont du mal, le « concert des nations », à prendre des résolutions qui puissent rapidement se traduire dans le réel ?


F.L. : Non, il y a eu, par exemple, des propositions faites sur l’Irak.
On ne peut plus croire aujourd’hui en la propreté des intentions du gouvernement des Etats-Unis.


D.R. : Darfour, toujours, une guerre qui a fait cinq-cent fois plus de morts que le conflit israélo-arabe : comment expliquez-vous, face à la dénonciation des crimes contre l’humanité des populations civiles noires du Darfour, que je trouve votre nom, celui de Patrick Bruel mais pas celui de Dieudonné ?


F.L. : Dieudonné, je ne comprends rien à ce qu’il fait, à ce qu’il dit.
Je suis désolé pour lui qu’il soit dans cet état là.
Je pense que ce garçon a un problème personnel que je n’arrive pas à identifier et qu’il voudrait étendre à l’humanité. Mais je pense qu’il n’y arrivera pas ; en tous cas, il faut le souhaiter.


D.R. : Je vous ai interrogé en tant que citoyen engagé. J’aimerais maintenant parler au poète…


F.L. : Pour toutes les questions que vous m’avez posées, j’ai essayé de construire des images pour expliquer les choses.
Est-ce mon rôle, en fait ? Je ne suis pas un homme politique, je suis un homme poétique.
J’ai une vision idéale de l’humanité et j’ai soit la naïveté de croire soit l’intelligence de croire -je ne pense pas que la naïveté soit le contraire de l’intelligence- que ma vision idéale se réalisera un jour.
Mon rôle est de le dire sans parti pris politique mais avec un parti pris poétique. Et aujourd’hui, il y a un parti pris contre Israël qui relève de la mise en cause de l’humanité.
Je ne prends pas partie contre les Palestiniens, je pense juste que les hommes qui refusent absolument l’idée de s’entendre avec d’autres hommes ont tort.
Dans le discours d’Israël, il y a toujours beaucoup d’humanité.


D.R. : Vous sortez un livre de poésie sous forme de pantoums.
Qu’est ce que des pantoums ?


F.L. : C’est une espèce de samba intime, de danse de retour en arrière qui crée une forme de plaisir à répétition lente.
On est dans un monde qui touche à la schizophrénie, c’est à dire à la difficulté à situer ses propres limites.
D’un coup, en affrontant cette situation, on peut aussi l’inverser : aborder comme une forme l’impossibilité de fixer la limite, c’est aussi donner une forme à l’informe.
J’ai affronté cela en écrivant ce livre : non pas détruire mon démon, mais l’apprivoiser, le domestiquer.
Ce que j’ai essayé de faire, c’est de domestiquer, maîtriser, canaliser mon démon.


D.R. : Comme dans la formule rimbaldienne : « Je est un autre » ?


F.L. : C’est ça. Quand Rimbaud dit : « Je est un autre », il parle de ce que je dis sur le pantoum et la dualité.
Ce démon que je dois maîtriser dont parle Goethe, c’est aussi donner libre cours au dialogue avec l’ange.
J’ai réussi à éviter la dislocation totale de mon esprit en pratiquant le pantoum, qui est une forme d’expression contenue et maîtrisée de la schizophrénie poétique.


D.R. : Avez-vous écrit ce livre pour ne pas sombrer dans la folie ?


F.L. : En l’occurrence, pour ne pas sombrer dans ma folie.
La folie, c’est un océan extraordinaire. On peut nager dedans et s’y noyer.
J’écris pour nager dans cet océan et pour éviter de me noyer.


D.R. : Votre album « Reptiles » vient de sortir : vous sentez-vous plus à l’aise dans le rytmn’blues que dans la world music ou le groove ?


F.L. : Je me sens à l’aise dés qu’une forme de musique s’exprime de manière naturelle.
Je suis ouvert à toutes les formes de musique mais dans chaque genre, il y a des endroits où je sens que c’est naturel – ou pas – pour moi.
Dans cet album, je me suis enrichi en rencontrant des gens qui venaient d’un autre univers musical que moi.
De nos différences, nous avons fait une richesse et pas un conflit. C’est comme cela que je vois les relations un jour entre les Juifs et les Arabes.


D.R. : Aimeriez-vous chanter en Israël ?


F.L. :Certainement. Je rêve de cela !


Entretien paru dans Israël Magazine N° 66