jeudi 18 septembre 2008

ENTRETIEN AVEC SHMUEL TRIGANO POUR LE JERUSALEM POST


JERUSALEM POST n° 902


« Plutôt que de fuir ce que nous sommes, nous devons l'assumer et le porter vers ce que nous voulons. »


Propos recueillis par David Reinharc



Paris : un jeune juif est laissé sur le trottoir dans le coma après une agression antisémite. Les médias titrent sur une prétendue guerre des gangs. Pendant ce temps, au delà du fait antijuif, de ses énoncés et de ses manifestations, le racialisme nazi s'est métamorphosé en antiracisme gauchiste ou islamo progressiste.
Mais au delà de cet inquiétant constat, et si la question juive était la face cachée de la modernité occidentale ? Car les Juifs, toujours, y furent l'objet d'une négation tenace et congénitale.
Contre cette modernité qui veut normaliser les Juifs en les dépouillant de leur être profond, c'est à une véritable sortie d'Egypte qui verrait la résurrection d'une judéité meurtrie que nous convie le philosophe Shmuel Trigano.
En nous offrant quelques outils ici pour penser la judéité, laboratoire de l'Age moderne, et de sombres temps.




Etre Juif


-David Reinharc : Existe t-il une définition univoque du mot «juif » ?

-Shmuel Trigano : Il y a, dans le judaïsme, une double entrée : d'une part, c'est une religion, un ensemble de concepts, de dogmes, d'idées, de comportements qui le constituent ; d'autre part, c’est un peuple. Le judaïsme est une religion révélée à un peuple.
Religion et peuple ne coïncident pas toujours de telle sorte qu'il y a un jeu permanent entre les deux.
D'où un certain trouble envers ce phénomène ambivalent.
On peut évoquer, de surcroît, la judéité. Elle désigne tout ce qui concerne les Juifs, ceux qui se reconnaissent comme Juifs et le sont, mais on peut l’entendre aussi comme une figure métaphysique. La judéité ferait référence à un archétypique, un absolu, du judaïsme, plus grand que le judaïsme sociologique, institutionnalisé.

-David Reinharc : Il y a un signifiant « juif » qui n'a pas besoin des Juifs ?

-Shmuel Trigano : C'est le signifiant de l'Occident et de l'Islam, aussi de toute idéologie dominante (communisme, nazisme...).

-David Reinharc : Lacan disait que le signifiant est le meurtre de la chose, si bien qu'on peut comprendre que le signifiant se suffit à lui même pour créer l'antisémitisme...

-Shmuel Trigano : C'est précisément ce qui s’est produit avec l'opération idéologique à laquelle s’est livré l’apôtre Paul, qui consiste à proscrire un signifiant Israël qui se libère des Juifs concrets au profit d'un Israël abstrait.
C'est le modèle structurel de l'Occident, et de façon moins consciente de l’Islam. La deuxième Intifada l’a extraordinairement revivifié.

-David Reinharc : Vous distinguez judaïsme et judéité, si bien qu'on pourrait arriver à ce paradoxe : on peut être juif et laïc ou athée, et ne pas se reconnaître dans la loi rabbinique...

-Shmuel Trigano : Le système juif est dynamique.Il est possible qu'il se produise une dissociation entre ses deux composantes et qu'on ne se recommande que du peuple et pas du judaïsme.
Mais peut-on parler de laïcité juive ? Je suis perplexe. Il faudrait qu’il y ait déjà une « théocratie » or, dans le judaïsme, il n'y a pas de médiation sacerdotale. La révélation sur le Sinaï s’adresse à une collectivité, sans médiateur autre qu’instrumental, ce qu’est Moïse. Le judaïsme est dans ses fondements une « laïcité religieuse » parce qu’il est un peuple et pas une Eglise.
Cela étant, c'est un fait, il y a une laïcité juive qui n'est pas religieuse, voire anti religieuse...

-David Reinharc : Le judaïsme est la seule religion des trois monothéismes où l'on peut s'affirmer juif et athée.

-Shmuel Trigano :Dans sa composante de peuple oui, mais le judaïsme ne peut en aucune façon être athée. La seule question en suspens est de savoir ce que l’on entend dans le terme de « Dieu ». De quel dieu êtes- vous athée ? Peut-être ce dieu là n’est-il pas le Dieu d’Israël ?
Cette situation montre que le judaïsme est l'objet d'un enjeu au sein du peuple juif.
Il n'y a pas d'adéquation spontanée, automatique entre le judaïsme et le peuple juif.
Cela n’est pas vrai seulement du côté des Juifs mais aussi du judaïsme : le texte biblique est un texte critique vis à vis du peuple d'Israël. Ce rapport dynamique, c'est peut-être ce qui fait la judéité.

-David Reinharc :Ce travail critique, quand se réalise t-il ?

-Shmuel Trigano :C'est l’enjeu de l’histoire juive. Mais sa réalisation, pensée de façon messianique, est reportée, différée.

-David Reinharc :Juif et athée, dans tous les cas, ce n'est pas contradictoire ?

-Shmuel Trigano : Cette alternative suppose que l’on se réfère à des modèles. Or il n’y a pas de « modèle » de Dieu qui ne peut être l'objet d'une représentation. Le rapport au divin est le rapport à un vide ou à une absence. Et cela déteint sur la condition juive. La condition juive en tant qu’identité est un produit de la modernité. Toute la cité juive s'organise autour de ce vide.

-David Reinharc :Autour du Nom imprononçable...

-Shmuel Trigano : Oui, mais qui est écrit : imprononçable, pas innommable. Ce vide n'est pas un néant. Un Texte s’y déploie : la Tora.
Ce rapport au divin singularise la religion juive.

-David Reinharc :On peut obéir à la Loi indépendamment de la croyance...

-Shmuel Trigano : On obéit sur la base d'une Alliance entre un Dieu irreprésentable et une nuée d'êtres humains, le peuple d’Israël.
La dimension de l'Alliance et donc du consentement est fondatrice sur le plan de l'obéissance.
Sur le plan de la croyance, il ne s'agit pas de croire en Dieu mais de faire en sorte que le comportement que l'on a rende crédible la présence divine, que d'autres ne voient pas.
Le comportement abrahamique rend crédible à l'entourage ce Dieu devant lequel il se tient mais que personne ne voit.
Dans le christianisme ou l'Islam, vous devez croire sur parole quelqu'un qui se dit inspiré. Moïse est un petit rapporteur, ce n'est pas un intermédiaire, ni un médiateur dans le sens de Jésus ou de Mohammed.


Quelle place pour les Juifs dans l'Histoire ?


-Shmuel Trigano : Il y a une difficulté à représenter l'histoire des Juifs, éclatée sur plusieurs continents, à travers une Histoire qui va de la Haute Antiquité jusqu'à nos jours.
Si un Hébreu revenait aujourd'hui demander son chemin en Israël, on le comprendrait, on lui répondrait. Il retrouverait le chemin de la même capitale, où le même Dieu serait adoré. C'est unique dans l'histoire des civilisations.
Cet objet qui est tellement historique, on a du mal à le faire entrer dans le cadre de manuels d'Histoire. Les manuels d'histoire que nous connaissons sont des manuels construits autour de l'idée de nation, de la pérennité d'une nation de ses origines à nos jours.
Le peuple juif est plus vaste que la nation israélienne (qui n’est pas son contraire).
En Israël, dans les manuels de l'enseignement laïc, étatique, le peuple juif est absent.
Ils ne font pas commencer l’Histoire avec l’époque biblique. Les élèves entendent parler des Juifs à partir de l’empire d’Alexandre le grand.
L'histoire de la diaspora y reste aussi problématique et marginale : c'est une Histoire dite « universelle » qui est enseignée, en fait l’histoire occidentale.
Même problème avec le sionisme : son histoire est censée effacer celle de la diaspora. Il y a quelques années, on sautait à pieds joints au dessus de vingt siècles d'Histoire de la diaspora, pour privilégier une Histoire nationale et territoriale. Aujourd’hui, c’est l’histoire même du sionisme qui a tendance à être effacée au nom du pluralisme post-moderniste. Une négation du peuple juif est gravement à l’œuvre parmi les élites juives. C’est un symptôme suicidaire.
J'ai tenté de construire, dans plusieurs ouvrages collectifs de plusieurs milliers de pages, une structure conceptuelle qui permette de rassembler la diversité extraordinaire de cette histoire mais dans laquelle il y a des constantes puissantes, du Maroc à la Pologne, de la Perse à l'Angleterre.

-David Reinharc :En France, quelle place pour le peuple juif ?

-Shmuel Trigano : Le livre d'Histoire de base est celui de la Troisième République, d'un régime qui a voulu une unification de la nation autour d'un même récit et autour d'une même chronologie, une histoire linéaire.
Dans cette Histoire linéaire, les histoires minoritaires ou marginales n'avaient pas leur place car elles portaient atteinte à l'unicité du discours national.
Les Juifs furent émancipés seulement comme des individus anonymes, ni comme des Juifs ni comme une collectivité, de sorte que leur histoire était censée se terminer.
Le problème c'est que les Juifs ont une histoire, une culture, ils sont une collectivité : c'est une donnée de l'Histoire.
Cette occultation a provoqué des catastrophes dont l'apothéose fut la Shoah, où les Juifs furent exterminés en masse, comme un peuple, alors qu'ils étaient censés être des citoyens individuels.
Là dessus, s'enchaîne la création de l'Etat d'Israël, le retour d'un destin juif collectif positif.

-David Reinharc : Etes-vous opposé au « récit national » ?

-Shmuel Trigano : Certainement pas car une communauté politique démocratique est impossible hors d’un cadre national. Toute collectivité politique a besoin d'un récit fédérateur.
Par contre ce récit doit aussi faire place aux histoires minoritaires inscrites dans la nation. Cette inscription en est la condition.
Du fait d’une immigration musulmane massive, l'affaiblissement du récit national mettrait en danger une identité juive en France telle qu'elle s'est pensée après la Seconde Guerre Mondiale.
Il faut réinscrire l'Histoire des Juifs de France dans l'Histoire de France pour ne pas qu'ils ne sortent du néant quand on aborde la Shoah, de sorte que la condition juive contemporaine ne soit pas uniquement victimaire.
En universalisant la Shoah on a fait d’Auschwitz une Passion christique et l’on a accusé les Juifs de se l' accaparer !
Aux yeux d’une partie de l’opinion, le mythe de la Nakba est l’actuel de cette Passion.


Juifs de France : le délaissement


-David Reinharc :Comment expliquer l'impact de la Seconde Intifada sur les Juifs de France ?

-Shmuel Trigano : Les Juifs ont eu le sentiment que l’Etat les avait abandonnés en 2001-2002, lorsqu’un black out total a frappé les 450 agressions antisémites aussi bien du côté du gouvernement que des médias amis mais aussi des institutions juives.
Nous avons eu le sentiment que notre citoyenneté était remise en question au nom de la paix publique.
Nous avons eu le sentiment que la République ne défendait pas son identité, sa culture. Ce fut l’occasion de découvrir dans la violence que dans cette situation l’universalité de la République exerçait aussi et paradoxalement un effet protecteur pour les Juifs.
J'ai compris pendant ces années d'Intifada ce qu'a pu être le destin des Juifs durant la guerre qui appelaient au secours sans être entendus et, pire, en se voyant accusés d’être les instigateurs de la violence...

-David Reinharc : Au détriment des « minorités » ...?

-Shmuel Trigano : La communauté juive après la Seconde Guerre mondiale ne s'est jamais pensée comme une minorité. C'était une identité communautaire, une façon de restaurer la citoyenneté dont les Juifs avaient été exclus par Vichy.
Mais le paysage environnant a changé et ce qui était l’objet d’un choix, la communauté, a tendance à devenir un ghetto. Ce qui était un libre choix devient une assignation à résidence.
Cette nouvelle donne modifie radicalement la condition juive. Il faut reconnaitre que le multiculturalisme a engendré un nouvel antisémitisme

-David Reinharc :Qui sont les Juifs qui restent fréquentables ?

- Shmuel Trigano : Durant ces années, les Juifs ont été interpellés par la société française : on leur demandait de répondre de la politique de l'Etat d’Israël. Le Juif qui ne se dénie pas d’une façon ou d’une autre n'est pas accepté.
Je ne pense pas que cela a engendré un repli communautaire. A l'inverse, beaucoup de Juifs se sont écartés de la communauté, devenue trop lourde à porter.

-David Reinharc :Un double mouvement paradoxal a eu lieu : un premier qui vise à s'éloigner de ceux qui nous demandent de rendre raison de la politique de l'Etat d'Israël et dans le même temps, second mouvement, on s'éloigne d'une communauté dans laquelle on ne se sent pas à l'abri.
Les Juifs sont-ils dans une sorte d'entre-deux ?

-Shmuel Trigano : C'est pourquoi, oui, l’égarement est grand.
L’avenir du judaïsme français en tant qu’identité morale et symbolique est en jeu aujourd’hui.

-David Reinharc :Vous parlez d'une défaillance de la pensée démocratique...

-Shmuel Trigano :Il y a dans la pensée démocratique une défaillance qui ne concerne pas seulement les Juifs mais la place de l'identité collective, nationale dans la démocratie. Le lien de la citoyenneté à la nationalité n’a pas été pensé dans la pensée des droits de l’Homme.


L'image du Juif dans une ère multiculturelle


-David Reinharc : A l'heure du triomphe des différences, les Juifs sont-ils mieux acceptés ?

-Shmuel Trigano : C'est justement dans le milieu qui favorise les différences que le nouvel antisémitisme s'est développé.
Ce milieu là est intolérant à la différence juive comme si la différence juive était plus grande que « les différences ».
Même lorsque les Juifs se coulent dans le modèle folklorique des différences, des identités minoritaires, il y a quelque chose en eux que les autres voient mais qu'eux ne voient pas nécessairement et qui reste inassimilable. Il se passe avec le multiculturalisme la même chose qu’avec le nationalisme (devenu nation, le peuple juif reste contesté). Il y a sans doute un rapport ici avec la Transcendance qui colle à la condition juive.

-David Reinharc : Peut-on dire que dans le meilleur des mondes possibles, le racisme, l'homophobie, etc., disparaîtraient mais pas la haine des Juifs ?

-Shmuel Trigano :On avait pu penser auparavant que l'Etat nation, dans son centralisme, était en principe hostile à une hospitalité envers l'identité juive.
Ce que nous découvrons, c'est que le contraire de l'Etat-nation, c'est à dire la fragmentation, la multiplicité des identités est aussi hostile à la condition juive.
Pour les minoritaires, les Juifs apparaissent comme l'Etat-nation par excellence insupportable, la communauté juive comme exclusive et rejetant les autres.
C'est une vision déformée d'une transcendance qui échappe à la différenciation au sein de la variété.
D'une certaine façon, c'est vrai pour Israël : le sionisme a été la façon la plus rigoureuse pour les Juifs de devenir comme les autres. Et le refus a été planétaire.


- David Reinharc : Face à ce refus, comment percevez-vous la réaction du peuple juif, colosse aux pieds d'argile ?


-Shmuel Trigano : Les Juifs sont aliénés. Ils n'habitent pas leur être, ils ne sentent pas autorisés à être spontanément ce qu'ils sont pour aller vers les autres et face aux autres.
Les pieds d'argile, c'est les Juifs qui se sapent eux mêmes. Plutôt que de fuir ce que nous sommes, comme nous le faisons depuis deux siècles, nous devons l'assumer et le porter vers ce que nous voulons. Il faut retrouver dans l’être juif, une conviction et une espérance dures comme le diamant !



http://www.shmuel-trigano.fr/


( Lundi 22 septembre, à 21:00, sur Judaïques FM (94.8 Mhz) Ecoutez "La revue des revues", une émission présentée par David Reinharc.
L'invité : David Mascré, docteur en mathématiques, en philosophie, en histoire des sciences, chargé de cours à l'université Paris V et à l'EDHEC.

Sur le thème : Crise de l'Université française : le système israélien peut-il servir de modèle ? )