jeudi 11 juin 2009

ENTRETIEN AVEC DR ALDO NAOURI POUR LE JERUSALEM POST


ENTRETIEN AVEC DR NAOURI POUR LE JERUSALEM POST

« Élevez vos enfants de façon fasciste et autoritaire, vous en ferez des démocrates,
élevez-les de façon démocratique, vous en ferez des fascistes
» - Aldo Naouri


Aldo Naouri exerce la médecine pour enfants depuis prés de quarante ans mais il est aussi connu pour sa fibre militante, qui met l'enfant – et son environnement immédiat- au centre névralgique de ses préoccupations.
Dans son dernier ouvrage, « Eduquer ses enfants, l'urgence aujourd'hui » (Odile Jacob), devenu un best-seller en quelques semaines, il tente de réhabiliter les parents dans leurs rôles d'éducateurs.
A l'occasion de sa venue en Israël, il a accepté de rencontrer le Jerusalem Post.
Entretien avec un médecin qui tente d'aider les parents à exercer le métier qui est le leur

Propos recueillis par David Reinharc

- David Reinharc : L'objectif premier et obsessionnel de la modernité est de ne jamais faire violence à la nature, à la sensibilité de l'enfant.
Comment est-on passé d'une relation verticale parents-enfants à une relation horizontale enfants- père-grand-frère-moniteur de colo ?
- Dr Naouri : Nous sommes passés par des processus progressifs dans lesquels on peut repérer deux grandes dates : Mai 68 et Janvier 75.
Mai 68 est venu secouer une société sclérosée. Mais l’effet collatéral de ce mouvement généreux - ses excès – c’est d’avoir ouvertement remis en cause l’autorité et entamé son exercice.
« Jouir sans entrave », « il est interdit d’interdire » : cette apologie du plaisir a ouvert la voie à l’individualisme. On est passé subrepticement d’une société de pénurie avec pour message : « on ne peut pas tout avoir » à une société d’abondance : « vous pouvez tout avoir », « et vous avez droit à tout ».
Les sociétés, pour se construire, ont parié sur la névrose. Le névrosé est un individu frustré, qui n’a pas ce qu’il veut, et qui supporte sa frustration grâce à un mécanisme psychique : le fantasme.
La perversion qui est le négatif de la névrose ignore et refuse la frustration. Le pervers ne dispose pas du mécanisme psychique qu’est le fantasme. Il considère avoir droit à tout sans limites.
Ces mécanismes pervers ont été mis en orbite par mai 68.
Janvier 75, c’est la maîtrise de la conception : avant la Loi Veil, une part de hasard existait toujours dans la fécondité. Ce qui déclenchait une grossesse, c’était précisément les dispositions inconscientes des protagonistes – appelons ça le désir. Le fait qu’une part de hasard ou de Transcendance intervienne dans la fécondité induit que le rapport à cet enfant est fondé sur l’altérité.
Avec la Loi Veil, cette part de hasard est supprimée. La volonté s’impose et censure le désir. L’enfant est donc fait en toute conscience de ses parents qui en deviennent directement responsables. Il n’est plus un sous produit de l’activité sexuelle mais un pur produit. Il va donc être pensé comme un produit, c'est-à-dire devoir répondre impérativement au dictat du « zéro défaut ».
Pour le couple qui se met dans cet état d’esprit, le critère de la perfection de l’enfant va nécessairement prendre origine dans son propre vécu.
L’enfant que j’ai été revient à la surface – celui frustré par ses parents - et demande à régner.
Les conduites d’allure perverse – il faut suivre les penchants de l’enfant, ne pas lui imposer de limites, etc.- vont donc être privilégiées.
- David Reinharc : « Élevez vos enfants de façon fasciste et autoritaire, vous en ferez des démocrates, élevez-les de façon démocratique, vous en ferez des fascistes ».
Votre conseil n'entre t-il pas en contradiction avec une société qui demande au maître d'être un père, au père d'être une mère (attentif, doux, sentimental), et maintenant au maître d'être une mère ?
- Dr Naouri : La dimension maternelle de la relation à l’enfant a pris le pas sur tout le reste. Au nom de l’idéal démocratique, oui, on est passé de l’éducation au règne de l’enfant-roi, au mode de la séduction. Les parents qui ouvrent constamment la voie à d’incessantes négociations se posent ainsi en « partenaires ».
Le seul lien que notre société est capable de proposer à notre désir est un lien sentimental, une relation affective, et pour le coup, est niée la nécessité pour l’enfant d’avoir deux parents, chacun laissant à l’autre sa juste place.
On a toujours imaginé que la complémentarité de la mère et du père dans la conception et le
devenir de l’enfant était une invention des cultures et en particulier de l’idéologie machiste
qui n’a pas hésité à aller jusque-là pour soumettre les femmes aux hommes.
Une telle confusion nous a conduits à créer des enfants au pouvoir autocratique, avec des caprices de tyran.
- David Reinharc : Peut-on malgré tout expliquer qu'en Israël, un pays en guerre, les mères israéliennes soient autant centrées sur leur enfant ?
- Dr Naouri : Si j’étais Israélien, j’élèverais mes enfants exactement comme elles…
Elles sont centrées sur leur enfant, veulent le satisfaire à chaque instant de son existence parce qu’elles veulent lui donner d’avance tout le bonheur possible dans la mesure où elles savent que son incorporation ultérieure dans l’armée pourra lui coûter la vie.
L’armée, en Israël, remet ensuite en place la Loi, la discipline morale, déniaise l’enfant de son illusoire toute puissance et le recadre.
- David Reinharc : Le judaïsme prône une nature « différenciatrice », génératrice d'oppositions (le saint vs le profane, etc.).
Ne vient-il pas se heurter à la tendance « dédifférenciatrice » (haine de la différence des sexes, des générations) de notre post – modernité ?
- Dr Naouri : Cette haine de la différence des sexes et de la différence générationnelle est une catastrophe.
Le judaïsme illustre bien le fait que les mécanismes névrotiques fabriquent des sociétés stables.
Dans la Thora, Moïse va chercher les Tables de la Loi, il revient et c’est l’épisode du veau d’or. La sentence tombe : cette génération ne peut pas entrer en Terre Promise car cette terre est faite pour une société fondée sur l’échange et non sur l’individualisme.
Durant quarante ans, on va rééduquer le peuple.
Nous sommes toujours dans cette dialectique entre l’individualisme, l’égoïsme, le solipsisme, l’hédonisme, le soi seulement et la mise en place de l’altérité.
Le peuple juif, nation de prêtres, est un promoteur d’altérité : les Juifs doivent s’efforcer de réussir le projet conçu pour eux pour induire les autres peuples à adhérer à ce projet.
Mais ce projet s’inscrit contre la tendance naturelle et spontanée des individus, d’où la détestation de cette entreprise.
- David Reinharc : Vous reprenez le concept juif de tikoun (réparation) en disant qu'est conféré à l'enfant, dés sa conception, un statut de « réparateur » de l'histoire de ses parents. (Cf. "Une place pour le père").
- Dr Naouri : Il y a des attitudes parentales qui sont, en effet cannibales. On a une propension à réparer sa propre histoire par l’enfant qui vient.
Si on part de cette conception de l’homme, considéré par le judaïsme comme imparfait du fait de ses pulsions, l’être humain vit cette inscription de « l’être dans le temps » au terme de laquelle, de génération en génération, grâce à l’observance des 613 commandements, il pourra atteindre un certain degré de perfectionnement. Toutefois, dans la mesure où chacun détient le libre arbitre, il est par conséquent confronté à la commune alternative entre le principe de réalité et le principe de plaisir.
Et il est vrai que ce concept est si important dans le judaïsme qu’on retrouve, au sein même de la langue, l’anagramme de tiqoun dans la personne du « tout petit » (tinoq).
Mais cela étant, cette propension du père et de la mère de vouloir son enfant à son service exclusif dans son statut de « réparateur » - et « séparateur »- peut donner à l’enfant un cap, si on ne lui impose pas cette réparation comme un impératif catégorique …
- David Reinharc : Le maître ou le père doit-il arracher l'enfant à l'emprise de la répétition mortifère du Temps pour l'élever?
- Dr Naouri : Jusqu’au début du XXème, on pensait les choses dans le règne de la vie.
Il semble que la vie ait pour beaucoup perdu son statut à Auschwitz. Si bien qu’aujourd’hui, c’est la manière perverse de penser qui revient au premier plan, privilégiant le règne de la mort.
Ce qui ferait de chaque vivant un survivant.
Face à cela, le message juif : « Tu choisiras la vie » est vécu comme insupportable.

Les Pères et les Mères (Odile Jacob 2004),
Une place pour le père (Seuil, 1985)
Bientôt, sur votre écran :
Prochain entretien mis en ligne : entretien avec Maître Serge Klarsfeld.