vendredi 1 août 2008

Entretien Jean-François Kahn















David Reinharc : Vous avez été élevé en dehors de toute référence à l'origine juive de votre père.
Vous ne revendiquez pas votre judéité.
Nommer, c'est se donner un destin : pourquoi alors avoir reconquis le patronyme originel de votre père ?


Jean-François Kahn : Mon père est d'origine juive, ma mère est catholique,d'origine bourguignonne. Et la mère de mon père était elle même d'origine italienne et catholique. J'ai donc, pour reprendre une expression usuelle, un quart de sang juif. Au sens de la loi juive, c'est la matrilinéairité qui prime.
Deuxième chose : mon père était juif et résistant, nous avions donc deux raisons de nous cacher.
Mes parents m'ont fait baptisé, je suis donc catholique. Et j'ai changé de nom, dés l'arrivée des régimes fascistes.
Ayant vécu toute ma jeunesse sous le nom de Ferriot, en tant qu' enfant catholique,je n'ai jamais été confronté à cette identité ni à l'antisémitisme qui aurait pu me conforter dans cette identité.
J'ajoute qu'au sortie de la guerre, il y eut une double volonté. On a coutume de dire qu'il y eut après-guerre une volonté de minimiser l'ampleur de la Shoah et il aurait fallu attendre trente ou quarante ans pour donner toute son ampleur à l'Holocauste.
La vérité est que les premiers camps libérés furent ceux de Dachau et Buchenwald, et de ces camps de concentration – à l'inverse des camps d'extermination comme Treblinka ou Sobibor – des gens sont revenus ; par conséquent, le premier contact que nous avons eu avec ceux qui sortaient des camps, ce fut, pour une majorité avec des résistants ou des communistes. De surcroît, ces derniers furent instrumentalisés par le Parti. On a donc, c'est vrai, minimisé la figure juive dans l'épopée du camp de concentration.
A partir de 47-48, j'ai pris conscience que mon père et ma famille paternelle étaient juifs. Or, obsession de la plupart des juifs, à l'époque, parce qu'ils avaient été sortis de la communauté nationale en tant que juif, était de s’y réintégrer à tout prix.
On a relativisé la spécificité totale et le martyr dont les Juifs furent victimes, mais moins qu'une preuve d'antisémitisme, il s'agissait tout au contraire d'un consensus national pour répondre au fait que les Juifs avaient été désignés en... ne les désignant plus.
Alors, oui, j'ai vécu dans cette atmosphère où se désigner comme Juif, c'était faire le jeu des antisémites, puisqu'on avait été victime de cette nomination.
Cela dit, lorsque je fus en école privée, dans ce milieu de la grande bourgeoisie française, j'ai commencé à entendre des réflexions antisémites fortes et alors, comme mes frères, j'ai décidé de reprendre mon identité.


David Reinharc : Comment expliquez vous aujourd'hui qu'après avoir occulté leur judéité et penser avoir trouvé leur Jérusalem en France, les ex-israélites qui avaient déposé l'assimilation dans la corbeille de noces, cherchent aujourd'hui' hui à s'émanciper de l'Emancipation ?


Jean-François Kahn : On est passé, en dix ans, du discours : on a été désigné comme juif et sous l'impulsion de cette nomination, nous connurent la malédiction de ne plus être considéré comme Français à on a souffert comme juifs, il n'y aucune raison que nous ne revendiquions pas cette judéité.
Cette réapropriation du signifiant juif n'eut pas lieu dans un cadre communautariste.
Dix ans après encore, il y eut le choc de 67, et ce phénomène d'identification en tant que Juifs fut le début d'une troisième phase.
Quatrième phase : c'est l'arrivée des Juifs d'Afrique du Nord, des Juifs chassés par les Arabes : leur identification avec les Israéliens est, par conséquent, d'autant plus forte.
Dernière phase : le développement du communautarisme en général, et dans ce contexte, le communautarisme juif se renforce, dans le même temps.
Les Juifs prennent conscience, après avoir joué un rôle essentiel dans tous les domaines, qu'une autre communauté va jouer un rôle plus fondamentale qu'elle.
Le poids – y compris comme lobby ou force de pression – de la communauté musulmane a créé un raidissement dans la communauté juive française considérable.
Il y a encore dix ans le projet de Sarkozy de mettre en place un Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale aurait provoqué une véritable levée de boucliers. Mais les Juifs aujourd'hui acceptent eux mêmes que contre cette menace musulmane, il faut défendre l'identité nationale dont ils se réclament.


David Reinharc : Nous sommes d'accord mais il n'y a pas seulement le choc démographique de la communauté musulmane car les Juifs furent à deux doigts de s'assimiler aux démocraties européennes avant d'en être violemment rejetés .
Milner a montré que les démocraties européennes sont par essence rétives au nom juif parce imprégnées d' un universalisme chrétien de type paulinien : « il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car vous êtes tous un en Jésus Christ »
Ce « ni Juif » n'est-il pas au fondement de tout antisémitisme?
Et cette invitation à l'universel n'est-elle pas, in fine, une « embuscade chrétienne » ?


Jean-François Kahn : Il est tout à fait clair que l'antisémitisme est la conséquence de l'antijudaïsme, véhiculé par le discours chrétien et le mythe du peuple déïcide.
Cela dit, vous portez une accusation terrible contre l'Eglise catholique et dans le même temps, vous lui faîtes le crédit d'avoir assimilé le message universaliste.
Jeanne d'Arc a dirigé une guerre contre les Anglais qui étaient aussi catholiques que nous à l'époque. En réalité, l'Eglise a complètement oublié son message universel.
Je lui ferais plutôt ce reproche et son antisémitisme fut le fruit de l'oubli de ce message universel.
Une des raisons de l'antisémitisme est que les Juifs ont tous les défauts des Noirs, des Jaunes ou des Arabes mais il existe un défaut supplémentaire : ils nous ressemblent! Ils font semblant d'être comme nous : c'est là la négation même de l'universalisme...


David Reinharc : Le nouvel antisémitisme, au nom de l'universalisme et de l'anti-racisme, ne vient-il pas aussi des milieux gauchistes qui assimilent la figure du Palestinien au Christ?


Jean-François Kahn : D'abord, dans l'histoire de l'antisémitisme, il y eut l'antisémitisme chrétien : on le voit au moment de l'Affaire Dreyfus.
Le deuxième est l'antisémitisme contre-révolutionnaire : les Juifs- avec les Francs-maçons et les Protestants-sont à l'origine de la Révolution Française qui a détruit l'unité de la race.
Ensuite, s'est greffé l'antisémitisme nationaliste : les Juifs sont des Allemands, ce sont des étrangers.
Tout cela a créé un antisémitisme profondément réactionnaire.
Il y a eu aussi un antisémitisme, né dans les cercles blanquistes et socialistes : l'anticapitalisme débouchant sur la dénonciation du Juif comme capitaliste.
Les deux courants – progressiste et réactionnaire- ont fusionné pour donner l'antisémitisme fasciste.
Cette fusion s'est faite sur l'idée que les Juifs ont fait la Révolution d'Octobre.
Il ne faut pas confondre cela avec les retombées du conflit israélo-palestinien.
D'abord, l'extrême-gauche se nie comme antisémite: ils prétendent qu'il s'agit de la seule solidarité avec le peuple palestinien.
Il y a des passerelles, de toute évidence, mais c'est un problème spécifique.


David Reinharc : L'extrême-droite se nie aussi, officiellement du moins, comme antisémite...


Jean-François Kahn : En privé, Le Pen assume son antisémitisme tandis que l'extrême gauche niera son antisémitisme en convoquant l'anti impérialisme, la solidarité avec un peuple opprimé,etc.
Cela réveille en réalité un autre mécanisme mental : l'assimilation du Juif au capitaliste. Israël opprime le peuple palestinien, Israël est soutenu par l'Amérique qui elle même est aux mains du grand capitalisme juif : on retrouve, oui, le viel antisémitisme blanquiste.
Ils sont antisémites, je le pense, mais ils ne l'assument pas.


David Reinharc : Nul besoin de lire, cela dit, leurs discours au second degré.
On a entendu à Durban, au nom de la solidarité avec les peuples opprimés : « Un Juif, une balle »


Jean-François Kahn : Au niveau mondial, il y a une extrême-gauche totalement antisémite, notamment dans le monde arabe.
Mais l'extrême-gauche occidental ne s'assume pas comme antisémite.


David Reinharc : Tarik Ramadan au Forum des altermondialistes, n'est-ce pas l'union de toutes les extrêmes gauches avec un islam conquérant, assimilé au nouveau prolétariat ?


Jean-François Kahn : Le discours anti impérialiste débouche sur : les ennemis de nos ennemis – Israël et l'Amérique- sont nos amis.
Ceux qui luttent contre l'horreur américaine, bushiste, sioniste, c'est Ramadan, les islamistes : on fait un bout de chemin avec eux puisque nous avons les mêmes ennemis.
Cette logique a toujours existé : il y eut des Juifs à l'OAS et plus récemment, Philippe de Villiers a, à la manifestation en mémoire d'Ilan Halimi, fut bien accueilli par la communauté.
On vit une époque épouvantable, comme au temps du stalinisme, où de part et d'autre, on a un ennemi qu'il faut combattre à tout prix et des nouvelles alliances se nouent au nom de : les ennemis de mes ennemis sont mes amis.


David Reinharc : En ce qui concerne l'antisémitisme d'extrême-gauche occidental, il ne s'agit pas seulement d'une critique de la politique de l'Etat Juif mais d'une volonté d'éradication au nom d'un supposé « péché originel » d'Israël : c'est là un antisémitisme qui s'assume...


Jean-François Kahn : Ce que vous désignez là est juste mais concerne une partie de l'extrême-gauche.
Une autre partie, ultra libertaire, autour de Caroline Fourest et Charlie Hebdo, est à l'avant-garde du combat pour la laïcité, contre l'islamisme et ses complices, contre tout discours pro palestinien qui débouche sur l'antisémitisme.
Il existe une tendance au Monde Diplomatique avec notamment des universitaires orientalistes qui assume cet anti-israélisme radical.
Mais dans l'entre-deux, vous avez une extrême-gauche au discours ambiguë qui, pour autant, ne remet pas en cause l'existence d'Israël. Et puis, à la tête du Monde Diplomatique, il y a aussi une forte tendance laïque et républicaine. Celle de l’ancienne direction d’Attac.


David Reinharc : N'assiste t-on pas, dans nos banlieues comme dans le village global, au seul choc des civilisations qui tienne, celui de deux islams, le radical contre le modéré ?


Jean-François Kahn : Je pense qu'il y a des musulmans athées – se définissant comme musulmans modérés - , des musulmans profondément démocrates et républicains.
Mais ils sont modérés parce qu'ils ont pris de grandes distances avec la dogmatique islamique.
Mais dés lors qu'il s'agit de musulmans qui adhèrent à la doctrine musulmane, je dirais qu'il n'y a pas de musulmans modérés.
La majorité des musulmans sont non radicaux et non violents mais dés lors qu'ils adhèrent à la communauté musulmane, ils adhèrent à un dogme intégriste.
L'islam est profondément intégriste aujourd'hui.
Le catholicisme était lui même intégriste dans la dernière partie du XIXe.
L'islam est intrinsèquement intégriste, il n'a pas fait sa Révolution des Lumières ; cela n'empêche pas que des millions de musulmans peuvent participer de façon active au combat pour l'émancipation et la liberté.
Il faut constituer un front commun avec les musulmans démocrates et humanistes, sinon l'islamisme vaincra. Ne pas oublier l'héroïsme inouïe des femmes algériennes pour résister, contre vents et marée, à la pression intégriste.


David Reinharc : Philosophiquement, les valeurs judéo-chrétiennes vous semblent-elles supérieures aux autres ?


Jean-François Kahn : Je considère que les valeurs supérieures sont par définition universelles.
Et je pense qu'on peut les défendre dans tous les pays du monde.
Cela dit, je pense que les valeurs qui sont le fruit des civilisations pour lesquels ont travaillé des intellectuels, sont morts des démocrates, ces principes fruits de l'humanisme, des Lumières, du combat pour la démocratie et la laïcité, oui, ces valeurs sont absolument supérieures.
Ceux qui font la liaison entre un soit disant progressisme gauchiste et l'islamisme récusent cette idée que ces valeurs sont supérieurs et sont dans un relativisme total. Et je réprouve totalement cette position là.


David Reinharc : Les euros portent une histoire : d'un côté, l'architecture des portes et des porches, de l'autre celle des ponts.
Afin de se sauver de la violence sérieuse des idéologies, l'islam ne doit-il pas, pour s'intégrer à l'Europe, accepter cette symbolique de l'ouverture à l'autre et la dimension de passerelle constitutive de tout européen?


Jean-François Kahn : Pour intégrer l'Europe, il faut faire l'effort de s'intégrer soi même aux valeurs constitutives de l'Europe, en particulier les valeurs démocratiques et – c'est essentiel- la séparation de l'Eglise et de l'Etat.


David Reinharc : En plus de cette séparation du temporel au spirituel, ne doit-il pas réintroduire dans le théologique l'humour, l'esprit critique, le questionnement afin d'affronter le monde comme ambiguïté, apprendre la sagesse de l'incertitude ?


Jean-François Kahn : Il y a un formidable humour arabe mais c'est vrai qu'il ne se retourne pas contre l'islam.
L'islam n'a pas d'humour par rapport à lui même.
Cela dit, le catholicisme n'a pas d'humour par rapport à lui même, c'est de l'extérieur de lui même qu'on l'a ébranlé par l'humour.
Et comme ils savent que c'est l'humour qui a ébranlé le catholicisme, et qu'ils n'ont pas fait la séparation de l'Eglise et de l'Etat, au nom du blasphème, ils le répriment.
Ils savent que lorsqu'on permet à l'humour de critiquer un bloc totalitaire c
omme l'islam, ce bloc finit par se fissurer : d'où leur obsession sur les caricatures, les plaisanteries, l'auto dérision.
Par définition, cela dit, la vraie rupture entre l'islam et les autres religions monothéistes, c'est que par définition, les pays musulmans sont des pays dont l'islam forme le coeur, alors qu'Israël, par exemple, a été créé par des athées, socialisants, rationalistes, ouverts, libéraux, parfois très anti-religieux qui, contre la plupart des tenants du dogme judaïque, ont formé un Etat.
Nécessairement, cet Etat n'a pas le même rapport à la religion qu'un Etat islamique.


David Reinharc : Si on situe le protestantisme – à la manière de Max Weber- comme une religion ayant favorisé l 'émergence du capitalisme, tandis que pour le catholicisme la richesse est regardée avec soupçon, que vous inspire le judaïsme?


Jean-François Kahn : L'islam, pour des raisons proches du catholicisme, n'a pas favorisé le développement du capitalisme, notamment à cause de la diabolisation de la fonction bancaire.
En ce qui concerne le judaïsme, je crois qu'on peut le comparer au protestantisme, dans ce domaine.
Dés lors qu'une religion ne diabolise pas le processus de circulation de l'argent, elle permet le développement du capitalisme.


David Reinharc : Sauf qu'il n'y a pas d'idée de prédestination dans le judaïsme, mais prégnance du libre arbitre...


Jean-François Kahn : Pour le coup, alors, cela ouvre encore plus le champ de la liberté.
En vérité, dans son origine, le protestantisme est une réaction profondément intégriste et réactionnaire.
Paradoxe : comme ils ont été victimes d'une oppression absolument terrifiante, de réactionnaire et intégriste, les protestants sont devenus les véhicules de l'Emancipation, de la tolérance et de l'humanisme...
Incroyable retournement à cause de ce à quoi ils se sont heurtés!


David Reinharc : Vous avez aussi écrit que c'est à partir de 68 qu'on a suggéré l'idée que la source de l'aliénation résidait dans le rapport hiérarchisé au savoir, donc au maître qui le transmet, donc à l'autorité.
La jeunesse à partir de 68 a considéré que c'était l'Etat-nation militarisé moderne qui avait été responsable de la Shoah.
Ne peut-on dater de 68 la déclinaison martyrologique qui explique aujourd'hui la nazification de l'Etat-juif mais aussi des Etats-Nations en général ?


Jean-François Kahn : C'est assez juste.
Je n'avais pas compris pourquoi Alain Finkielkraut s'était lancé dans la défense inconséquente du nationalisme croate et j'ai compris qu'il tenait votre raisonnement, mais à l'inverse.
Défenseur de la petite nation israélienne, il faisait une simple projection : il défendait pour le coup tous les petits Etats-Nations, et en particulier l'Etat-nation croate.
Chez certains gauchistes, cette phobie de l'Etat-Nation a pu, en effet, contribuer à diaboliser Israël, comme exemple de l'Etat-nation.


David Reinharc : Israël pourra-t-il faire la paix avec une organisation dont la charte déclare qu' « il n'existe pas de solution à la question palestinienne exceptée le Djihad » et qui impute à l'ennemi sioniste la responsabilité de la Révolution communiste et des deux guerres mondiales ?


Jean-François Kahn : Je pense qu' Israël ne peut faire la paix avec le Hamas et l'inverse est vrai...
Dés lors qu'un gouvernement d'union avec le Hamas reste ambiguë sur la condamnation du terrorisme et refuse de formuler l'acceptation de l'existence d'Israël, il n'y a pas de négociation possible.
J'ajoute : pourquoi le Hamas a gagné les élections ? Certaines erreurs de la politique israélienne ont favorisé l'émergence du Hamas. Certains, à droite, ont même désiré cette victoire.
Je pense qu'il aurait fallu libérer Barghouti et faire en sorte qu'il soit élu président de l'Autorité palestinienne : seul lui était en position d'entamer des négociations sur la base de la reconnaissance de l'Etat d'Israël.


David Reinharc : Durant la guerre au Liban, les médias présentaient les Libanais tués par Tsahal comme dans Apocalypse Now tandis que les Israliens tués par le Hezbollah, c'était les Choses de la vie.
Comment interprétez-vous cette banalisation glaciale de la violence qui s'est abattue sur la Galilée?


Jean-François Kahn : Les médias ne peuvent aujourd'hui aborder un problème sans rentrer dans un cadre totalement manichéen.
Cela s'applique au conflit israélo-arabe mais aussi à tous les conflits.
Il faut recomplexifier le réel contre la tendance des intellectuels médiatiques.


David Reinharc : Avez vous le sentiment qu'il existe aujourd'hui un vote juif ?


Jean-François Kahn : Il y a un quasi unanimisme pas des juifs, mais des juifs communautaires, derrière le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, qui risque, oui, de se retourner contre la communauté.
On s'est battu, à Marianne, pour lutter contre l'idée d'un vote juif, d'un lobby juif, et ça m'ennuierait que cela devienne vrai.
Or, aujourd'hui, il y a le risque d'un vote avoué massif en faveur d'un candidat. Je supplie les Juifs au moins de se diviser entre Bayrou et Sarkozy, pour ne pas laisser l'impression d'une communauté non pluraliste.


David Reinharc : Vous parlez là d'un noyau dur de la communauté ?


Jean-François Kahn : Je parle des Juifs communautaires – mettons 200 000 personnes maximum- qui ont tendance à voter de la même façon.
La peur pure est mauvaise conseillère : n'avoir que des réactions, des votes, des prises de position de peur, est absurde.
On est, à Marianne, l’un des journaux de France où il y a le plus de Juifs sionistes.
Or, lorsqu'on a essayé de leur expliquer que la guerre d'Irak allait se retourner contre eux, ils ne nous écoutaient pas.
J'en ai marre de cela. Posons nous les vraies questions, sans être obsédés par la peur et en dehors de tout manichéisme : que faut-il faire pour combattre réellement l'antisémitisme, pour lutter contre l'islamisme, pour défendre les laïcs, pour se battre contre ce qu'il y a de plus terrible dans l'anti-américanisme ?
Certains membres de la communauté juive sont responsables du fait que ce débat n'ait pas lieu : à force de s'enfermer dans un système défensif à cause de leur peur, ils ont fini par s'aveugler.


David Reinharc : Georges Steiner vient de sortir « Dix raisons possibles à la tristesse de pensée ».
A quoi tenez-vous aujourd'hui de fragile et périssable et qui vous semblerait condamné ?


Jean-François Kahn : Tout est fragile et périssable contrairement à ce qu'ont cru,dont Victor Hugo, les prophètes du progrès continu.
Mais j'en suis convaincu : rien ne disparaît non plus.
Regardez l'hébreu : ça avait disparu et c'est aujourd'hui la langue d'un pays...


Entretien paru dans « Israël Magazine »


























lundi 30 juin 2008

Entretien Eric Marty


ÉRIC MARTY : «BADIOU EST PROCHE DE L’EXTRÊME DROITE DES ANNÉES 1930»

Propos recueillis par David Reinharc


Éric Marty est professeur de littérature contemporaine à l’université Paris-VII-Denis-Diderot. Écrivain, essayiste, il est l’auteur d’ Une querelle avec Alain Badiou, philosophe (Gallimard). Le texte reprend sa critique, publiée dans Les Temps modernes, de l’opuscule Portées du mot « juif » de Badiou, et la controverse qui s’ensuivit. Pour Tribune Juive, il réfléchit, à nouveau, sur le rapport trouble qu’entretient le philosophe Alain Badiou, emblématique de la pensée radicale, avec le nom « juif ».
Propos recueillis par David Reinharc

ImageTribune Juive : Qu’est-ce qui dans l’oeuvre d’un philosophe comme Alain Badiou entre en résonance avec la rumeur du monde ?
Éric Marty : En Europe, l’existence d’Israël n’avait jamais été remise en cause de manière aussi massive par l’opinion. Depuis la seconde Intifada, une mythologie d’Israël le présentant comme État sanguinaire, meurtrier, génocidaire, est reprise par un philosophe comme Alain Badiou. L’année 2000 marque une cassure dans le champ culturel français et dans l’opinion publique par rapport à Israël. Badiou donne forme philosophique au discours sur l’illégitimité de l’existence d’un État juif. Le désarroi de la pensée d’extrême gauche aidant – l’idée de Révolution mondiale, d’un Grand Soir n’est plus d’actualité –, dès lors que surgit une radicalité, elle suscite le secret espoir qu’un nouveau discours surgira.

TJ : Pourquoi ce discours se cristallise-t-il sur Israël ?
É. M. : Il y a un phénomène d’épuisement de l’investissement révolutionnaire, après les expériences successives d’échecs monstrueux (Asie, Afrique, Amérique du Sud). Pour le coup, le Moyen-Orient peut être l’objet d’un investissement sans limites.

TJ : Votre explication est conjoncturelle mais, en filigrane, n’y a-t-il pas l’idée eschatologique qu’un monde sans Israël serait le paradis sur Terre ?
É. M. : Absolument. Israël bloque l’eschatologie totale car il maintient l’idée d’un peuple originaire qui aurait un rapport spécifique au Bien, au monothéisme, à l’Un, et qui interdit à la totalité de s’unifier dans le Même, la grande obsession de Badiou, sa philosophie de l’égalité absolue. Le peuple juif se met en travers car le judaïsme, c’est l’altérité originaire qui interdit une fusion absolue. Les Juifs maintiennent par leur altérité une impossibilité à l’unification absolue de l’humanité.

TJ : Un rêve de Parousie, de Second Avènement, qui ne se réalisera qu’à condition de lever l’obstacle juif ?
É. M. : Oui. Badiou réintroduit dans un néo-marxisme illuminé une métaphysique de l’homme aliéné, du sujet divisé qui sortira de sa condition grâce à une sorte de Parousie visant à l’unification de l’humanité : enfin, adviendrait l’être rationnel, l’être réconcilié avec soi.

TJ : L’humour juif qui s’oppose à Badiou ?
É. M. : À travers le fantasme de mathématisation totale de sa pensée, il y a le projet unificateur, totalitaire, de débarrasser le sujet de toute fissure, de toute faille. Or, dans le judaïsme, la faille est constitutive du sujet comme ouverture à l’autre.

TJ : Vous qualifiez Alain Badiou de« philosophe scélérat ». Dans son dernier livre, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, c’est les rats, justement, dont sont baptisés les supporters de Sarkozy. Cela vous rappelle-t-il la rhétorique de la gauche antisémite ?
É. M. : Son livre sur Sarkozy est un dérapage absolu. Je compare Badiou à Maurras dans la mesure où certains maîtres fondent leur autorité auprès de leurs disciples non sur un lien existentiel à la vérité, mais sur leur endurance propre à être les porteurs du mensonge (Maurras et l’affaire Dreyfus, Badiou et la Révolution culturelle maoïste). On retrouve la rhétorique d’extrême droite chez Badiou : sur la stigmatisation du nom, sur le rat, sur la sexualité de Sarkozy, etc. Il y a un discours antidémocratique très violent qui pose l’équation démocratie = corruption. C’est, à proprement parler, le discours de l’extrême droite des années 1930.

TJ : Le chemin qui mène à la Révolution est obstrué par l’obstacle juif. Au Juif on substitue la figure christique du Palestinien...
É. M. : Et aussi celle du pauvre : il faudrait que le monde entier ne soit empli que de pauvres. C’est une vision très chrétienne : si sur Terre il n’y avait que des pauvres, il n’y aurait pas de corruption, il y aurait la vertu absolue.

TJ : Derrière la condamnation d’Israël ne se joue-t-il pas une vieille querelle théologique : l’amour juif de la Loi contre la loi d’amour de saint Paul ?
É. M. : Saint Paul est un Juif décadent pour qui la lettre est morte. Sur le chemin de Damas, d’un coup, le rapport à la Loi n’a plus de sens. Les années 1970 sont allées dans le sens juif, dans le rapport à la lettre, à la Loi, à « l’empire des signes » (Barthes) : la lettre et le signe ont un sens. Pour Barthes, Derrida et Lacan, la lettre nous débarrassait de la psychologie chrétienne, du sentimentalisme et de la psychologie petite-bourgeoise, de la doxa où la lettre était effacée derrière des tonnes de bons sentiments, ce qui empêchait d’avoir un rapport vivant à la pensée. Badiou est un antimoderne complet puisque, par dessus la lettre, il veut remettre les bons sentiments.

TJ : Si la pensée de Badiou est étrangère à la dimension du langage, alors ne reste plus que la violence ?
É. M. : Les mots pour Badiou sont des ennemis profonds : le mot « juif » par exemple. Il faudrait un grand concept qui réunirait tous les mots en un seul, un mot d’une grande violence et intensité, comme « égalité ». Tandis que le judaïsme est lecture infinie de génération en génération, pour Badiou, toute émancipation relève de « l’antihumanisme du même ».
Propos recueillis par D. R.


Tribune Juive N°36

LA «NOUVELLE ALLIANCE» DES INTELLECTUELS CONTRE LES «SIONISTES»

Pour certains intellectuels, comme Alain Badiou, Edgar Morin ou Noam Chomsky, l’avènement d’un monde meilleur se heurte à deux obstacles. Selon eux, la démocratie n’est qu’un avatar du fascisme, et les Juifs se présentent comme les victimes éternelles de la Shoah pour opprimer les Palestiniens.
Par David Reinharc


Noam Chomsky recevant un présent de Nabil Qaouq, chef du Hezbollah au Liban, emprisonné par les Israéliens à Khiam, près de la ville de Nabatieh (mai 2006).
Noam Chomsky recevant un présent de Nabil Qaouq, chef du Hezbollah au Liban, emprisonné par les Israéliens à Khiam, près de la ville de Nabatieh (mai 2006).
Un constat, d’abord : le XXe siècle semble avoir sonné le glas des utopies, dont la principale incarnation fut le communisme. Quelques rêves euphoriques (la contre-culture américaine, Mai 68) ne purent remédier au désastre. L’incertitude, la relativité des choses humaines, le doute, la perplexité même devant le monde à naître se découvrent, à nouveau, comme la véritable dimension ontologique de l’homme. Pour le coup, on entend – comme en écho au sinistre « il leur faudrait une bonne guerre » – le terrible voeu, « il leur faudrait une bonne utopie ». Nous vivons dans cette époque où, pour paraphraser Kafka, « leurs pattes de derrière collent encore » à la promesse déçue de l’émancipation de l’homme d’hier, sans que « leurs pattes de devant n’aient encore prise » dans ce futur paradis sur Terre tant convoité. Bref, Godot ne viendra pas : l’espérance d’un saut qualitatif dans une réalité absolument autre, cette attente vaine qui ne connaît ni quiétude ni repos, ne s’accomplira jamais en un dénouement final. Seulement, de cette impossibilité, une frange radicale d’intellectuels ne veut rien savoir. Ils opèrent dans leurs officines idéologiques un retour en force de l’espérance d’un passage des ténèbres à la lumière. Se mijote dans les chaudrons l’intention d’en finir avec ce qu’il y a d’humain dans l’homme, c’est-à-dire trouver le mauvais bacille pour chercher le bon remède. Impossible, les dés sont pipés : un obstacle obère le chemin de l’humanité vers son accomplissement final. Car pour passer du « jadis, profond jadis » aux lendemains qui chantent, de l’impuissance manifeste du libéralisme à l’« hypothèse communiste » (Badiou), pour jouir de ce « printemps de notre seconde naissance » (Jankélévitch), il faut que la Shoah n’ait jamais eu lieu. Le raisonnement est impeccable : si l’on veut recréer de l’utopie et tenir bon sur la promesse d’une ère nouvelle qui viendrait arracher, effacer, détruire un monde ancien assimilé en bloc au Mal, il faut exposer clairement que tous les pouvoirs d’hier et d’aujourd’hui se valent. Et qu’il n’y a pas de différence entre fascisme et démocratie, qu’on jettera ensemble dans la même poubelle de l’Histoire. Mais si leurs différences apparentes ne sont que folklore sans conséquences, que fait-on de l’existence des chambres à gaz ? Seule l’extermination des Juifs permet de les distinguer. En fait, ce « point de détail », pour les intellectuels radicaux, oppose les perdants – les nazis – des Américains, responsables de la guerre en Irak, des communistes, coupables du goulag et de Katyn, ou des Français, auteurs du massacre de Sétif. Nier la Shoah, c’est interdire aux démocraties libérales de dire qu’en dépit de leurs horreurs, elles étaient un moindre mal. Capitalisme = libéralisme = démocratie = nazisme, l’équation eut été parfaite si Hitler avait été un bon et cohérent agent du capitalisme. Mais si le camp de concentration nazi est le lieu d’une surexploitation capitaliste, comment se fait-il que les nazis aient programmé l’extermination des Juifs, se privant ainsi d’une maind’oeuvre infiniment profitable ? Les chambres à gaz qui gaspillaient la force de travail sont incompatibles avec la nature du capital. Comment alors ruiner l’argument de la démocratie moderne qui veut la faire apparaître comme « le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres », antithèse de la barbarie, tout en dédouanant le capitalisme des crimes des dictatures et États totalitaires ? L’opération va consister non pas à dire : les Juifs ont été « exterminés », ce qui serait du négationnisme (ce qui est mal vu et de surcroît punissable par la loi), mais à énoncer : les « Juifs » ont été exterminés, ce qui est du « néga-sionisme » : par un coup de baguette sémantique, vous passez dans le camp des opprimés. En changeant de place les guillemets, le tour est joué : le Juif n’existe pas, le Juif, c’est M. Tout le monde, c’est vous, moi, c’était le Christ, et ce sont les Palestiniens.

Israël, État antisémite...
Mission impossible ? En apparence, seulement. Alain Badiou écrit dans Portées du mot « juif » que le nom juif est une illusion, son avenir est de disparaître. Dans le brouillage le plus total, le carnaval de tous les concepts, Badiou fait tout à l’envers : Israël est un État antisémite, car le mot « juif » ne trouve son sens que dans la métaphysique hitlérienne, Shoah est un film nazi, et, en réponse à la réfutation de son livre par Éric Marty, il écrit : « Le juif, c’est moi. » Cécile Winter, dans le même ouvrage – sauf que, « Juive de la négation », elle n’apparaît pas sur la couverture –, proclame que le mot « juif » est le « signifiant maître des nouveaux aryens ». Jean-Luc Godard dit pareil, au mot près : « Le juif, c’est moi. » Et dans son film Notre musique, après la photo d’un Juif déporté, avec l’inscription « Juif », vient celle d’un cadavre déambulant derrière des grillages, légendée « Musulman ». Dans un entretien aux Inrocks (no 581, 5 mai 2004), il s’agace : « Des gens m’ont dit : “Mais c’est dégueulasse, parce que l’histoire des Palestiniens, c’est pas l’Holocauste des Juifs.” Mais si j’écris “musulman”, c’est parce qu’à Auschwitz, les Juifs étaient appelés les musulmans. Et puis Hollywood s’appelait la Mecque du cinéma. » À ce tour de passepasse sémantique, on applaudit. Dans le même registre de retournement du dispositif victimaire, Edgar Morin s’en sort aussi très bien : « Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs boucs émissaires de tous les maux “bouc émissarisent” Arafat et l’Autorité palestinienne. » On saura gré au philosophe Giorgio Agamben de nous offrir une variation sur le même thème. Dans son livre État d’exception, il explique que l’état d’exception est la règle politique en Occident – nazisme ou démocratie, c’est du pareil au même, toujours, c’est l’exception qui domine la règle –, et écrit à propos de la situation des terroristes prisonniers sur la base de Guantanamo : « La seule comparaison possible est la situation juridique des Juifs dans les Lager nazis, qui avaient perdu, avec la citoyenneté, toute identité juridique, mais gardaient au moins celle de Juifs. » Citons encore Noam Chomsky, la référence intellectuelle des auditeurs de Daniel Mermet sur France Inter, avec le sociologue Pierre Bourdieu qui divise le monde en deux : dominants/dominés (cherchez dans quel camp est Israël...) et dénonce violemment, les mettant tous dans le même sac, les journalistes, savants experts, universitaires, s’enlisant dans une sorte de théorie du complot. Dans Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique et Pirates et Empereurs : Le Terrorisme international dans le monde actuel, Chomsky dépeint donc Israël comme un État terroriste, présentant des « points de similitude » avec l’Allemagne nazie. Lors de son discours à l’occasion de la remise du prix de la Paix des libraires allemands, le futur auteur de Mort d’un critique, Martin Walser, dénonce « l’instrumentalisation de l’Holocauste » et propose de « tourne la page d’Auschwitz ». Et ce peut être même la poitrine gonflée du noble sentiment de la bonne conscience universelle que le nom juif sera effacé : « Les victimes d’Auschwitz sont, par excellence, les déléguées auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’Histoire » (Paul Ricoeur). Bref, beaucoup de monde pour adresser aux Juifs une intolérable injonction, leur faire un impossible chantage : enterrez vos morts, enterrez l’enterrement, ou nous ferons nous-mêmes sauter ce verrou, barrage contre l’utopie d’un basculement entre le monde d’hier – démocraties et États totalitaires solidaires, donc – et un avenir enchanté. Deleuze déjà, souligne Éric Marty, avait posé l’idée qu’il fallait évacuer de notre réel politique le fascisme des années 1930, devenu « ancien fascisme », et poser à la place le concept de « néo-fascisme » dans lequel « il n’est pas difficile de reconnaître la caricature traditionnelle des États-Unis » (Marty). Malgré tout, on peut se demander pourquoi cet acharnement à vouloir faire disparaître Israël de la carte. Du philosophe Étienne Balibar, qui écrit qu’Israël porte les « germes de la catastrophe » (Le Monde, 19 août 2006), à Edgar Morin, qui titre son article dans le même quotidien (4 juin 2002) : « Israël-Palestine : le cancer », la métaphore « biologisante » des intellectuels néga-sionistes laisse penser qu’il n’existe qu’un seul obstacle à l’accouchement du paradis sur Terre : là encore, les Juifs. Adrien Barrot, d’ailleurs, dénonce dans son ouvrage Si c’est un Juif ? (Michalon) la logique de cette pensée, qui conduit à voir dans les Juifs une complication telle à l’avènement du meilleur des mondes que leur disparition relèverait de la pure nécessité. Et puisque Bourdieu reprend la citation du philosophe nazi Carl Schmitt sur le libéralisme caractérisé comme « politique de dépolitisation », souligne Bernard-Henri Lévy, empruntons-lui la figure du « kacheton », celui qui empêche, retient la fin. Et cette figure du « retardateur » du meilleur des mondes, posons que, par un « hasard objectif », il est juif.

Le refus du judaïsme de tous les dogmes
Car le docteur Gachnochi a raison de nous dire que si le judaïsme a toujours éveillé de la haine, c’est sans doute à cause de son « opposition à l’idôlatrie », celle-ci étant entendue non pas seulement au sens matériel mais aussi, et surtout, en tant qu’opposition aux dogmes. Dans son Discours à Jérusalem, Milan Kundera cite ce très beau proverbe juif : « L’homme pense, Dieu rit. » Mais les idéologues et intellectuels néga-sionistes ne veulent pas entendre l’écho du « rire de Dieu », qui signifie que « l’homme pense et que la vérité lui échappe » (Kundera). Ce dont rêvent des philosophes comme Alain Badiou, c’est du règne du Même, c’est-à-dire un monde sans sujets, où tous les hommes, matricules N+1 dans une suite infinie d’individus interchangeables, pensent tous la même chose. Or, le judaïsme, inspiré par le « rire de Dieu », refuse les certitudes idéologiques. « Ce que christianisme, islam, marxisme, altermondialisme, mais aussi “idéologie consumériste” ne peuvent supporter dans le judaïsme, c’est qu’il continue à poser des questions que toutes ces croyances ou simplement manières de vivre et de penser considèrent, explicitement ou implicitement, comme résolues », nous dit le docteur Gachnochi. Entre ces intellectuels à l’esprit théorique, penseurs de la Totalité, rejetant la culture occidentale et son respect pour l’individu, et le « rire de Dieu » enseigné par le judaïsme, il n’y a pas de paix possible. De la même manière, précisément, qu’il ne peut y avoir d’entente possible entre les intellectuels néga-sionistes qui ont la réponse et les Juifs qui ont la question. Car on pourrait dire du judaïsme ce qu’écrit Kundera à propos de la « sagesse du roman » : « À l’instar de Pénélope, il défait pendant la nuit la tapisserie que des théologiens, des philosophes, des savants ont ourdie la veille » (L’Art du roman, Gallimard). Et que se passe-t-il lorsque l’on est, tel Guy Sorman, un idéologue sûr de détenir la Vérité ? On envisage sereinement un « scénario réaliste » à propos des Juifs : « Peutêtre leur oeuvre est-elle achevée et les temps sont-ils mûrs pour qu’ils nous quittent ? » (Les Enfants de Rifaa, 2003). Dieu rit-il encore lorsqu’il entend qu’« un nouvel holocauste [est] possible » (Sorman) ?
D. R.


Tribune Juive N°36

Les Editions la Fabrique ou la haine d'Israël

Plusieurs auteurs de la maison d’Éric Hazan, déjà connue pour avoir publié L’Industrie de l’Holocauste repris par les négationnistes de la Vieille Taupe, se sont associés à Tariq Ramadan pour appeler au boycott du Salon du livre dont Israël était l’invité d’honneur. La Fabrique y était néanmoins présente, « non pour participer, mais pour résister à cette opération de falsification : honorer un État qui, sous couvert de démocratie, (...) pratique la punition collective à l’échelle de tout un peuple »,expliquait un tract distribué dans les allées.
Par David Reinharc

Michel Warshawski, dans son livre «Israël-Palestine, le défi binational», compare le modèle du Juif sioniste au «type aryen des affiches de propagande nazie». À droite : Éric Hazan.
Michel Warshawski, dans son livre «Israël-Palestine, le défi binational», compare le modèle du Juif sioniste au «type aryen des affiches de propagande nazie». À droite : Éric Hazan.
La Fabrique n’est pas un éditeur comme les autres. On lui doit, certes, quelques beaux textes, mais il publie moins des écrivains et des essayistes que des militants. La maison veut des livres ancrés politiquement mais sans jamais céder à aucun esprit de chapelle, sans être inféodée à aucun groupe ni parti. Les auteurs sont « de ceux qui remettent en cause l’idéologie de la domination ». Un éditeur sait qu’on ne peut publier un manuscrit qui s’intitulerait « Contre les Beatles ». Les admirateurs du groupe de rock, par définition, n’achèteraient pas le livre, tandis que ceux qui ne connaissent pas, ou mal, les Beatles s’en ficheraient. Ce qui est vrai pour les Beatles n’est pas juste pour Israël : ceux qui n’aiment pas Israël sont passionnés par l’objet de leur détestation. Parmi les membres du comité éditorial de La Fabrique, on trouve, entre autres, Eyal Sivan, cinéaste israélien inconnu en Israël mais dont le film Route 181, qui pose que les réservistes de Tsahal seraient les agents de la « banalité du mal », a été diffusé sur Arte. Et aussi Pierre Tévanian, animateur du site « Les mots sont importants », qui, en juillet 2005, lors d’une rencontre avec Dieudonné, dénonçait « les sionistes qui vous emmerdent ». Tandis que Dieudonné affirmait que « nous sommes esclaves d’un groupe d’individus qui ont le pouvoir », précisant qu’il s’agissait d’« un groupe guidé par une idéologie diabolique » – qui est ce groupe ? Pas les Juifs, bien sûr, mais les « sionistes » (on n’est même plus là dans la jouissance de l’implicite) –, Tévanian tentait une explication selon laquelle « les sionistes » ne sont pas nécessairement au sommet de la pyramide : juste « un rouage », « des chiens de garde ». L’association de Pierre Tévanian, comme le montre Caroline Fourest dans La Tentation obscurantiste (Grasset), est l’une des toutes premières organisations de gauche à avoir accolé son nom à celui de Tariq Ramadan au sein du collectif Une École pour tous. En fait, il suffit de lire la liste des signataires du Manifeste «Nous sommes les indigènes de la République!» pour retrouver, à côté du site islamiste Oumma.com, «Les mots sont importants», Pierre Tévanian, Éric Hazan et… Une École pour tous. Or qui sont, entre autres, les membres fondateurs de ce collectif ? Jeunes Musulmans de France, l’association des jeunes de l’Union des organisations islamiques en France (UOIF), dont le maître à penser est Hassan Iquioussen. Lequel, si l’on en croit Le Figaro qui a décrypté une cassette, fustige les « Juifs avares et usuriers », « le top de la félonie », accusés d’avoir fomenté un complot avec Hitler – la Shoah – pour justifier « l’occupation de la Palestine ». Mieux encore. Une École pour tous fait partie du mouvement Pro-Hijab. Cette coordination, démontre encore Caroline Fourest, ressemble étrangement au versant européen de la stratégie mise en oeuvre par le biais d’Une École pour tous. Le premier meeting de Pro-Hijab a été inauguré à Londres le 27 juillet 2004, avec la bénédiction du maire Ken Livingstone, par Tariq Ramadan et Youssef al-Qaradhawi, ce dernier déclarant quelques jours plus tôt sur Al-Jazira : « Il n’y a pas de dialogue entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil. » Mais pour La Fabrique, si inviter un écrivain doit nécessairement impliquer des actions d’envergure, une telle déclaration n’entraîne aucunement de boycott. Et puisque La Fabrique était au Salon du livre, dont l’invité d’honneur est Israël, elle a présenté un débat hors salon : « Entre le Jourdain et la mer : deux États ? Un État ? », animé par Denis Sieffert, directeur de la rédaction de Politis. Voici ce qu’on pouvait lire dans Politis du 6 mars 2008 : « Israël devrait être depuis longtemps au ban des nations comme le fut en son temps l’Afrique du Sud de l’apartheid. » On apprend que « la barbarie est la règle » et Politis de citer un Juif – car cela « passe mieux sous la plume d’un juif que sous celle d’un gentil... » – qui prévient Israël : « Vous gagnez par les armes, mais la vague humaine vous submergera. »

Négation de l’Holocauste
Qu’édite La Fabrique ? Alain Badiou, le philosophe qui criminalise le mot « juif », Michel Warshawski, qui dénonce dans Israël-Palestine, le défi binational, le modèle du Juif exalté par le sionisme, « type aryen des affiches de propagande nazie », ou encore L’Industrie de l’Holocauste. Reflexion sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, de Norman Finkelstein, livre abominable qui « dénonce de façon brève, provocante et passionnée, l’instrumentalisation de la Shoah » à des fins politiques et financières, réduisant en « casino de Monte-Carlo » le martyr des Juifs. Mais on n’atteint pas encore, ici, le degré suprême de l’infamie. Au même moment, très précisément, où Ilan Halimi est enlevé, torturé, et meurt,
Le stand de La Fabrique au Salon du livre. Sur un panneau, les cartes de « la Palestine du XXe siècle à nos jours ».
Le stand de La Fabrique au Salon du livre. Sur un panneau, les cartes de « la Palestine du XXe siècle à nos jours ».
après trois semaines de séquestration, à cause de ce
« mélange révoltant de motivation
crapuleuse et de haine des Juifs, qui prend sa source dans l’identification, en elle-même haineuse et meurtrière, des Juifs à l’argent » (Adrien Barrot), La Fabrique, qui n’est inféodée à aucun parti, et Daniel Bensaïd, théoricien de la Ligue communiste révolutionnaire,décident de rééditer un texte, nullement introuvable par ailleurs : La Question juive, de Marx. Un livre de jeunesse qui ne se contente pas de proposer de « rendre le Juif impossible » et de programmer l’éradication du judaïsme mais qui apporte des réponses : « Quel est le culte profane du juif ? L’agiotage. Quel est son Dieu profane ? L’argent. » Face à cet « effort intarissable dont nos contemporains sont capables pour rendre l’autre fou » (Barrot), on a juste envie de demander, avec Alexis Lacroix, auteur du Socialisme des imbéciles, que la gauche démocratique se désolidarise au plus vite de cette gauche radicale et de ses funestes compagnons de route, les intellectuels néga-sionistes. Car si ces derniers ne lui feront pas gagner les élections, une chose est sûre : ils peuvent lui faire perdre son âme.
D. R.



Article paru dans "Tribune Juive" N°36


jeudi 19 juin 2008

Prix du Meilleur Livre d'Humour Juif


























Jeudi 26 juin, à partir de 19 h :


Sonia Medina signera son livre : Rouge Harissa (Editions David Reinharc)


Prix du Meilleur livre d'humour juif

préface d'Albert Memmi


Librairie Art et Littérature

120, boulevard Montparnasse

75014 Paris

(Métro Vavin)


Un cocktail sera servi.


Dimanche 29 juin, à partir de 12h00 jusqu'à 19h00


Sonia Medina signera son livre : Rouge Harissa (Editions David Reinharc) dans le cadre du Festival des Cultures Juives


Parvis de la mairie du 3ème arrondissement

2, rue Eugène Spuller
75003 PARIS

(Métro Arts et Métiers)




Productrice, auteure, réalisatrice, Sonia Medina travaille

depuis de nombreuses années sur le thème de l’identité.


Ces nouvelles mettent l'accent avec humour et auto-dérision

sur les ravages d’un exil « par procuration » à travers le

regard averti de l’enfant qu’elle fut.



Vous savez ce que c’est qu’une famille juive tunisienne ?

Une famille gorgée d’harissa, étouffant sous les gâteaux au miel, assourdie par les « youyous », caressante jusqu’à vous faire suffoquer et connaissant mieux que vous vos désirs.
Exilée, exportée, importée et totalement perdue dans un Paris sans soleil, sans plage, sans thé aux pignons et sans jasmin.
Ma famille a dressé des écrans de fumée d’une blancheur opaque et aveuglante, me faisant grandir dans un pays qui n’existe pas.
Comment vivre, comment être moi-même avec cet eden qu’ils croient encore vivant mais dont le pathétique ridicule m’a éloignée d’eux ?
Dois-je continuer à courir après un paradis qui n’est pas le mien ? Dois-je continuer à nier la vérité, ma vérité ?
Ces récits les arracheront peut-être aux rêves d’un monde coincé entre Tunis et Paris.
Et moi, j’espère, un jour, être une femme qui invente son histoire, son pays, une terre nouvelle.



« (...) de courtes séquences comme au cinéma, ce qui ne m’étonne pas de la

cinéaste que vous êtes d’abord; le tout, apparemment discontinu mais faisant,

scène après scène, un film unique. » Albert Memmi


Editions David Reinharc

144, avenue Charles de Gaulle

92200 Neuilly sur Seine


editionsdavidreinharc@yahoo.fr


Venez nombreux,

vous repartirez le cerveau empli d'étincelles...