lundi 30 juin 2008

LA «NOUVELLE ALLIANCE» DES INTELLECTUELS CONTRE LES «SIONISTES»

Pour certains intellectuels, comme Alain Badiou, Edgar Morin ou Noam Chomsky, l’avènement d’un monde meilleur se heurte à deux obstacles. Selon eux, la démocratie n’est qu’un avatar du fascisme, et les Juifs se présentent comme les victimes éternelles de la Shoah pour opprimer les Palestiniens.
Par David Reinharc


Noam Chomsky recevant un présent de Nabil Qaouq, chef du Hezbollah au Liban, emprisonné par les Israéliens à Khiam, près de la ville de Nabatieh (mai 2006).
Noam Chomsky recevant un présent de Nabil Qaouq, chef du Hezbollah au Liban, emprisonné par les Israéliens à Khiam, près de la ville de Nabatieh (mai 2006).
Un constat, d’abord : le XXe siècle semble avoir sonné le glas des utopies, dont la principale incarnation fut le communisme. Quelques rêves euphoriques (la contre-culture américaine, Mai 68) ne purent remédier au désastre. L’incertitude, la relativité des choses humaines, le doute, la perplexité même devant le monde à naître se découvrent, à nouveau, comme la véritable dimension ontologique de l’homme. Pour le coup, on entend – comme en écho au sinistre « il leur faudrait une bonne guerre » – le terrible voeu, « il leur faudrait une bonne utopie ». Nous vivons dans cette époque où, pour paraphraser Kafka, « leurs pattes de derrière collent encore » à la promesse déçue de l’émancipation de l’homme d’hier, sans que « leurs pattes de devant n’aient encore prise » dans ce futur paradis sur Terre tant convoité. Bref, Godot ne viendra pas : l’espérance d’un saut qualitatif dans une réalité absolument autre, cette attente vaine qui ne connaît ni quiétude ni repos, ne s’accomplira jamais en un dénouement final. Seulement, de cette impossibilité, une frange radicale d’intellectuels ne veut rien savoir. Ils opèrent dans leurs officines idéologiques un retour en force de l’espérance d’un passage des ténèbres à la lumière. Se mijote dans les chaudrons l’intention d’en finir avec ce qu’il y a d’humain dans l’homme, c’est-à-dire trouver le mauvais bacille pour chercher le bon remède. Impossible, les dés sont pipés : un obstacle obère le chemin de l’humanité vers son accomplissement final. Car pour passer du « jadis, profond jadis » aux lendemains qui chantent, de l’impuissance manifeste du libéralisme à l’« hypothèse communiste » (Badiou), pour jouir de ce « printemps de notre seconde naissance » (Jankélévitch), il faut que la Shoah n’ait jamais eu lieu. Le raisonnement est impeccable : si l’on veut recréer de l’utopie et tenir bon sur la promesse d’une ère nouvelle qui viendrait arracher, effacer, détruire un monde ancien assimilé en bloc au Mal, il faut exposer clairement que tous les pouvoirs d’hier et d’aujourd’hui se valent. Et qu’il n’y a pas de différence entre fascisme et démocratie, qu’on jettera ensemble dans la même poubelle de l’Histoire. Mais si leurs différences apparentes ne sont que folklore sans conséquences, que fait-on de l’existence des chambres à gaz ? Seule l’extermination des Juifs permet de les distinguer. En fait, ce « point de détail », pour les intellectuels radicaux, oppose les perdants – les nazis – des Américains, responsables de la guerre en Irak, des communistes, coupables du goulag et de Katyn, ou des Français, auteurs du massacre de Sétif. Nier la Shoah, c’est interdire aux démocraties libérales de dire qu’en dépit de leurs horreurs, elles étaient un moindre mal. Capitalisme = libéralisme = démocratie = nazisme, l’équation eut été parfaite si Hitler avait été un bon et cohérent agent du capitalisme. Mais si le camp de concentration nazi est le lieu d’une surexploitation capitaliste, comment se fait-il que les nazis aient programmé l’extermination des Juifs, se privant ainsi d’une maind’oeuvre infiniment profitable ? Les chambres à gaz qui gaspillaient la force de travail sont incompatibles avec la nature du capital. Comment alors ruiner l’argument de la démocratie moderne qui veut la faire apparaître comme « le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres », antithèse de la barbarie, tout en dédouanant le capitalisme des crimes des dictatures et États totalitaires ? L’opération va consister non pas à dire : les Juifs ont été « exterminés », ce qui serait du négationnisme (ce qui est mal vu et de surcroît punissable par la loi), mais à énoncer : les « Juifs » ont été exterminés, ce qui est du « néga-sionisme » : par un coup de baguette sémantique, vous passez dans le camp des opprimés. En changeant de place les guillemets, le tour est joué : le Juif n’existe pas, le Juif, c’est M. Tout le monde, c’est vous, moi, c’était le Christ, et ce sont les Palestiniens.

Israël, État antisémite...
Mission impossible ? En apparence, seulement. Alain Badiou écrit dans Portées du mot « juif » que le nom juif est une illusion, son avenir est de disparaître. Dans le brouillage le plus total, le carnaval de tous les concepts, Badiou fait tout à l’envers : Israël est un État antisémite, car le mot « juif » ne trouve son sens que dans la métaphysique hitlérienne, Shoah est un film nazi, et, en réponse à la réfutation de son livre par Éric Marty, il écrit : « Le juif, c’est moi. » Cécile Winter, dans le même ouvrage – sauf que, « Juive de la négation », elle n’apparaît pas sur la couverture –, proclame que le mot « juif » est le « signifiant maître des nouveaux aryens ». Jean-Luc Godard dit pareil, au mot près : « Le juif, c’est moi. » Et dans son film Notre musique, après la photo d’un Juif déporté, avec l’inscription « Juif », vient celle d’un cadavre déambulant derrière des grillages, légendée « Musulman ». Dans un entretien aux Inrocks (no 581, 5 mai 2004), il s’agace : « Des gens m’ont dit : “Mais c’est dégueulasse, parce que l’histoire des Palestiniens, c’est pas l’Holocauste des Juifs.” Mais si j’écris “musulman”, c’est parce qu’à Auschwitz, les Juifs étaient appelés les musulmans. Et puis Hollywood s’appelait la Mecque du cinéma. » À ce tour de passepasse sémantique, on applaudit. Dans le même registre de retournement du dispositif victimaire, Edgar Morin s’en sort aussi très bien : « Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. Les juifs boucs émissaires de tous les maux “bouc émissarisent” Arafat et l’Autorité palestinienne. » On saura gré au philosophe Giorgio Agamben de nous offrir une variation sur le même thème. Dans son livre État d’exception, il explique que l’état d’exception est la règle politique en Occident – nazisme ou démocratie, c’est du pareil au même, toujours, c’est l’exception qui domine la règle –, et écrit à propos de la situation des terroristes prisonniers sur la base de Guantanamo : « La seule comparaison possible est la situation juridique des Juifs dans les Lager nazis, qui avaient perdu, avec la citoyenneté, toute identité juridique, mais gardaient au moins celle de Juifs. » Citons encore Noam Chomsky, la référence intellectuelle des auditeurs de Daniel Mermet sur France Inter, avec le sociologue Pierre Bourdieu qui divise le monde en deux : dominants/dominés (cherchez dans quel camp est Israël...) et dénonce violemment, les mettant tous dans le même sac, les journalistes, savants experts, universitaires, s’enlisant dans une sorte de théorie du complot. Dans Israël, Palestine, États-Unis : le triangle fatidique et Pirates et Empereurs : Le Terrorisme international dans le monde actuel, Chomsky dépeint donc Israël comme un État terroriste, présentant des « points de similitude » avec l’Allemagne nazie. Lors de son discours à l’occasion de la remise du prix de la Paix des libraires allemands, le futur auteur de Mort d’un critique, Martin Walser, dénonce « l’instrumentalisation de l’Holocauste » et propose de « tourne la page d’Auschwitz ». Et ce peut être même la poitrine gonflée du noble sentiment de la bonne conscience universelle que le nom juif sera effacé : « Les victimes d’Auschwitz sont, par excellence, les déléguées auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’Histoire » (Paul Ricoeur). Bref, beaucoup de monde pour adresser aux Juifs une intolérable injonction, leur faire un impossible chantage : enterrez vos morts, enterrez l’enterrement, ou nous ferons nous-mêmes sauter ce verrou, barrage contre l’utopie d’un basculement entre le monde d’hier – démocraties et États totalitaires solidaires, donc – et un avenir enchanté. Deleuze déjà, souligne Éric Marty, avait posé l’idée qu’il fallait évacuer de notre réel politique le fascisme des années 1930, devenu « ancien fascisme », et poser à la place le concept de « néo-fascisme » dans lequel « il n’est pas difficile de reconnaître la caricature traditionnelle des États-Unis » (Marty). Malgré tout, on peut se demander pourquoi cet acharnement à vouloir faire disparaître Israël de la carte. Du philosophe Étienne Balibar, qui écrit qu’Israël porte les « germes de la catastrophe » (Le Monde, 19 août 2006), à Edgar Morin, qui titre son article dans le même quotidien (4 juin 2002) : « Israël-Palestine : le cancer », la métaphore « biologisante » des intellectuels néga-sionistes laisse penser qu’il n’existe qu’un seul obstacle à l’accouchement du paradis sur Terre : là encore, les Juifs. Adrien Barrot, d’ailleurs, dénonce dans son ouvrage Si c’est un Juif ? (Michalon) la logique de cette pensée, qui conduit à voir dans les Juifs une complication telle à l’avènement du meilleur des mondes que leur disparition relèverait de la pure nécessité. Et puisque Bourdieu reprend la citation du philosophe nazi Carl Schmitt sur le libéralisme caractérisé comme « politique de dépolitisation », souligne Bernard-Henri Lévy, empruntons-lui la figure du « kacheton », celui qui empêche, retient la fin. Et cette figure du « retardateur » du meilleur des mondes, posons que, par un « hasard objectif », il est juif.

Le refus du judaïsme de tous les dogmes
Car le docteur Gachnochi a raison de nous dire que si le judaïsme a toujours éveillé de la haine, c’est sans doute à cause de son « opposition à l’idôlatrie », celle-ci étant entendue non pas seulement au sens matériel mais aussi, et surtout, en tant qu’opposition aux dogmes. Dans son Discours à Jérusalem, Milan Kundera cite ce très beau proverbe juif : « L’homme pense, Dieu rit. » Mais les idéologues et intellectuels néga-sionistes ne veulent pas entendre l’écho du « rire de Dieu », qui signifie que « l’homme pense et que la vérité lui échappe » (Kundera). Ce dont rêvent des philosophes comme Alain Badiou, c’est du règne du Même, c’est-à-dire un monde sans sujets, où tous les hommes, matricules N+1 dans une suite infinie d’individus interchangeables, pensent tous la même chose. Or, le judaïsme, inspiré par le « rire de Dieu », refuse les certitudes idéologiques. « Ce que christianisme, islam, marxisme, altermondialisme, mais aussi “idéologie consumériste” ne peuvent supporter dans le judaïsme, c’est qu’il continue à poser des questions que toutes ces croyances ou simplement manières de vivre et de penser considèrent, explicitement ou implicitement, comme résolues », nous dit le docteur Gachnochi. Entre ces intellectuels à l’esprit théorique, penseurs de la Totalité, rejetant la culture occidentale et son respect pour l’individu, et le « rire de Dieu » enseigné par le judaïsme, il n’y a pas de paix possible. De la même manière, précisément, qu’il ne peut y avoir d’entente possible entre les intellectuels néga-sionistes qui ont la réponse et les Juifs qui ont la question. Car on pourrait dire du judaïsme ce qu’écrit Kundera à propos de la « sagesse du roman » : « À l’instar de Pénélope, il défait pendant la nuit la tapisserie que des théologiens, des philosophes, des savants ont ourdie la veille » (L’Art du roman, Gallimard). Et que se passe-t-il lorsque l’on est, tel Guy Sorman, un idéologue sûr de détenir la Vérité ? On envisage sereinement un « scénario réaliste » à propos des Juifs : « Peutêtre leur oeuvre est-elle achevée et les temps sont-ils mûrs pour qu’ils nous quittent ? » (Les Enfants de Rifaa, 2003). Dieu rit-il encore lorsqu’il entend qu’« un nouvel holocauste [est] possible » (Sorman) ?
D. R.


Tribune Juive N°36

1 commentaire:

Serendipity a dit…

Thanks for writing this.